AA/ Tunis / Slah Grichi (**)
A vrai dire, le paysage socio-politique présentait des signes avant-coureurs d'un désistement conséquent, au-delà des appels de la majorité des partis et de nombre d'associations et de personnalités politiques à ne pas cautionner des élections pour une nouvelle Assemblée des représentants du peuple (ARP) et ce, pour diverses mais convergentes raisons. En effet, elles "n'auraient rien de représentatif" pour les uns, elles sont qualifiées d'"illégales" par d'autres, "confortant le projet de démocratie par la base prôné par le président de la République" pour beaucoup ou "légitimant le coup d'Etat", pour ceux qui accusent Saïed d'avoir mené un putsch, le 25 juillet 2021, en ayant gelé les activités de l'ARP, dans le cadre de l'état d'exception qu'il a décrété, avant de la dissoudre et s'accaparer quasiment tous les pouvoirs.
- Une campagne fade tournant au loufoque
Bien avant la campagne et dès le début de la réception des candidatures, les réseaux sociaux se sont enflammés par les CV, réels ou fictifs, de plusieurs prétendants à la députation. Du chauffeur de taxi -cela n'aurait pas été nouveau, la Constituante en ayant compté un, fort sympathique, par ailleurs et par dessus tout- à l'ouvrier journalier, du sans emploi à l'épicier du coin, du garçon de café au convoyeur de bus... Comment donc ont-ils pu réunir 400 parrainages, dans leurs circonscriptions respectives ? Bref, que ce soit du fake ou du sérieux, l'événement dont Saïed voulait faire la pierre angulaire de l'édifice de son projet de société, tournait franchement à la dérision, dans la perception de beaucoup de Tunisiens.
Au cours de la campagne elle-même, où les promesses chimériques, les incohérences des propos, les exemples d'absence de background politique, social ou culturel -pour ne pas dire d'ignorance, tout court- fusaient de la part des prétendants, y compris dans les médias. Ils étaient détectés par les internautes, diffusés et largement partagés.
On retiendra, entre autres, le non-sens dont ont fait preuve deux candidats, en particulier. Le premier s'est présenté à la Marsa, la bourgeoise et citadine banlieue de Tunis, dans un accoutrement de cavalier de spectacle folklorique en milieu rural. Les chevaux et la musique populaire n'étaient pas en manque, sauf que les gens, à part quelques curieux, se détournaient de lui ou éclataient de rire. Loufoque...
A cent vingt kilomètres de là, à Béja, un gouvernorat agricole du Nord-ouest, frappé par la sécheresse, la montée vertigineuse des engrais et surtout des fourrages, un autre candidat se présentait debout, dans une grosse voiture à toit ouvrant, saluant de la main les passants des rues sinueuses qu'il traversait, sous les hurlements d'un mégaphone et les klaxons des quelques voitures de ses partisans qui le suivaient. Incongruité hilarante, mais pas de quoi encourager à aller voter.
Certes, ces deux "députables" ne représentent pas les 1055 candidats, où le corps enseignant des écoles et du secondaire surtout, est majoritaire (25%, environ), mais ils donnent une image caricaturale de ce que peut devenir une partie, au moins, de la nouvelle ARP. En tout cas, ce sont des séquences s'apparentant à celles décrites qui ont dominé le paysage. Les voix "sérieuses" se faisaient discrètes, sinon aphones. Mais avaient-elles vraiment tort, avec le nouveau système électoral uninominal majoritaire, dont les partis sont exclus et où l'on ne peut se présenter que dans la circonscription où l'on est établi ?
A quoi bon mener une campagne à large échelle, dans un système qui favorise le clanisme familial, tribal et régional ? Pourquoi parler de programmes, de visions globales pour le pays, alors qu'on est poussé à ne s'occuper que de sa région qui accorde la députation et qui peut la retirer ? N'a-t-on pas plutôt intérêt à promettre, "en privé", faveurs, facilités et autres avantages au "clan", pour accéder à l'Hémicycle ?
- Des incongruités et des chiffres qui interpellent
Toujours est-il que ces facteurs, ajoutés à la répulsion que suscitent la politique et les politiques chez beaucoup de Tunisiens expliquent, en partie, cette abstention qui, selon les toutes dernières statistiques de l'Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE), s'est élevée à 88,8% et non à 91,2, comme elle l'a annoncé, en début de soirée samedi dernier. Un nouveau taux immédiatement contesté par l'organisation Atide qui se demande comment on est passé de 8,8% de votants, annoncés il y a deux jours, à 11,22, aujourd'hui, alors que ses estimations à elle donnaient 5,2% de participants au vote, jusqu'à 14 heures; un taux conforté par l'ISIE, elle même, qui déclarait, à 16 heures, 5,7% de votants. Le chiffre ne peut pas avoir plus que doublé, en deux ou trois heures, affirme Atide, d'autant plus que la grande partie du territoire était désertée, à cause de la petite finale de la Coupe du monde entre le Maroc et la Croatie.
Abir Moussi, présidente du Parti destourien libre, est allée jusqu'à accuser l'ISIE d'avoir truqué les chiffres, exigeant, par huissier notaire, l'arrêt immédiat du processus électoral et la mise sous scellés de l'Instance, de ses fonds et de tous les documents existants dans ses bureaux centraux et régionaux.
En tout cas, même ce taux demeure un vrai waterloo pour Saïed et pour une échéance marquée par plusieurs incongruités, dont les sept circonscriptions sur la dizaine à l'étranger, restées sans aucune candidature, la vingtaine avec une seule, d'où l'annulation de fait du deuxième tour. Nous relèverons aussi le nombre élevé de bureaux où les votants ont représenté moins de 6%, pour atteindre zéro à Borj El Khadhra.
Il est, également, curieux d'enregistrer que des candidats sont passés avec un nombre de voix représentant le tiers de celui des parrainages. "On parraine mais on ne vote pas"...il n'y a pas lieu de douter qu'il y a anguille sous roche.
Enfin, tous les nouveaux députés ne peuvent sincèrement pas crier qu'ils "représentent le peuple", aucun parmi eux n'ayant atteint les... 4000 voix !
Pour les spécialistes et pour l'opposition, il est clair que le projet de société de Saïed n'intéresse pas les Tunisiens et que le discours de ce dernier ne les mobilise plus.
Ses soutiens politiques, comme Abid Briki (parti de Tunisie en avant) ou Zouhaïer Maghzaoui (Mouvement du peuple) se font discrets pour éviter un (dés)aveu de la déconvenue ou un déni dans lequel Farouk Bouasker, président de l'ISIE, est vite tombé, en expliquant la désaffection par "l'absence de l'argent sale ou de l'étranger dans la campagne et -un plus logique- l'incompréhension du nouveau mode électoral".
Pour Amine Mahfoudh, le constitutionnaliste qui fut très proche du chef de l'Etat, jusqu'à ce que ce dernier change complètement le texte de la Constitution que la commission chargée de l'écrire, lui a présenté : "avec ces résultats, des élections s'imposent...Le processus de Saïed est fini". Quant au directeur de l'Institut politique de Tunis, Ahmed Driss, il insiste que "désormais, il ne peut plus faire valoir la légitimité ni parler au nom du peuple".
L'opposition, dont Ennahdha, le Parti destourien libre ou le Front du salut national, vont plus loin, demandant carrément son abdication et l'organisation d'élections générales, dans les plus brefs délais.
- Position délicate du président
Avec une situation socio-économique frôlant la catastrophe, un pouvoir d'achat dégringolant dû à une hausse galopante des prix, une balance commerciale et alimentaire nettement déficitaire, des réserves en devises tombés à moins 100 jours, un encours élevé de la dette publique, des revendications sociales et des menaces de grèves de divers secteurs et, enfin, un budget de l'État de 2023 non abouti et pour lequel le gouvernement comptait sur le prêt de 1,9 milliard de dollars, promis puis renvoyé aux calendes grecques par le FMI, la crise est bien installée. Et c'est ce prêt qui, justement, allait permettre à la Tunisie de sortir sur le marché monétaire mondial pour d'autres rallonges. Au meilleur des cas, cela est reporté, au pire cela ne sera pas et ce sera un vrai effondrement des finances publiques.
Or, Saïed qui a récemment pris part au Sommet sino-arabe de Ryad, puis immédiatement à celui afro-américain de Washington n'a rien obtenu de concret, ni en financement ni en en investissements. Ses déclarations sont demeurées vaseuses et portaient essentiellement aux éternelles "souveraineté nationale", "la primauté de la volonté du peuple", "la lutte contre les corrompus et la dénonciation traîtres vendus à l'étranger". Mais maintenant que le peuple a dit son mot et qu'il ne peut, logiquement, plus se prévaloir, devant les partenaires habituels de la Tunisie, de représenter ses desiderata, que va-t-il faire pour empêcher que la situation s'aggrave davantage et devienne explosive ?
Or c'est vers cela, à travers un déni grotesque, qu'ont poussé quelques-uns des "hommes" de Saïed, dont le président de l'ISIE qui a provoqué un tollé, en expliquant que les taux, relativement élevés des scrutins législatifs précédents (plus de 68% en 2014, 54 en 2011 et 41,3 en 2019) "sont la résultante d'une corruption générale", oubliant qu'il se confondait lui-même par ces affirmations, puisqu'il faisait déjà partie de l'Instance et qu'il aurait laissé faire.
Provocateur, un autre collègue à lui a déclaré que quels que soient les conditions et les chiffres, "mars prochain, le Parlement entrera en fonction et nous avancerons".
Quant à l'ancien bâtonnier Brahim Bouderbala, pressenti à la présidence de la future ARP, il a déclaré que tous ceux qui ne sont pas allés voter, sont des "lâches" et que la Tunisie ne sera jamais celle d'hier. De la déraison.
Aucun recul, aucune réflexion sur les raisons profondes de cette désaffection massive qui restera dans les annales et qui peuvt se résumer en une phrase : les Tunisiens, n'ayant rien vu venir des promesses répétées à l'envi et voyant leur situation se détériorer, n'ont plus confiance. Saïd les a écoutés, jetant le pays dans l'inconnu.
Tenace et fier tel que nous le savons, nous ne le voyions pas céder et abdiquer, ni tendre la main à ses opposants déclarés pour trouver une solution participative. Il n'est pas non plus le genre à faire marche arrière et à reconnaître ouvertement que son projet de "démocratie par la base" n'est pas accepté par les Tunisiens. Mais qu'il fasse fi des enseignements de ce waterloo et décide de continuer sur la même voie, en affirmant que des élections se mesurent sur les deux tours et en s'attaquant, de nouveau, à toutes les voix dissonantes, c'est ce qui étonne...choque même
Nous l'aurions plutôt vu se tourner, la mort dans l'âme, vers les grandes organisations de la Société civile qu'il a toujours voulu marginaliser (la Centrale syndicale, l'Union patronale, la Ligue des droits de l'homme...), négocier un remaniement ministériel profond et l'abolition de certains de ses derniers décrets, jugés abusifs. Ça lui aurait permis de ne pas perdre la face, de voir venir et d'envoyer des signes positifs à l'étranger.
Il a décidé de ne pas le faire. Est-ce le bon choix ?
(*)Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que leur auteur et ne reflètent pas forcément la ligne éditoriale de l'Agence Anadolu.
(**)Slah Grichi, journaliste, ancien rédacteur en chef du journal La Presse de Tunisie.
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