Tunisie - Dérapages, violence et avenir de Chahed : Demain, le verdict ?
Hatem Kattou
12 Janvier 2018•Mise à jour: 13 Janvier 2018
TunisAA / Tunis / Slah Grichi
Lorsqu'en1984, Mohamed Mzali, Premier ministre à l'époque, décidait imprudemment de doubler le prix du pain, provoquant un réel soulèvement, le président Habib Bourguiba n'a pas hésité à le désavouer dans une déclaration publique et à annuler cette augmentation hasardeuse.
Le président Béji Caïd Essebsi qui s'est toujours déclaré le disciple de ce dernier, s'en inspirera-t-il lors de la réunion qu'il tiendra, samedi, avec les signataires du Pacte de Carthage et qui sera consacrée, personne n'en doute, aux derniers événements qui ont secoué le pays, à la suite de la très douloureuse et contestée loi des finances, ainsi qu'à l'avenir de Youssef Chahed et de son Gouvernement.
Conditions particulières
Entre 1984 et aujourd'hui, les choses ont changé et le chef de l'Etat n'a plus le pouvoir absolu qu'avait Bourguiba (ou Ben Ali) qui lui permettait d'annuler par une parole n'importe quel décret ou loi, quitte à laisser, pour sauver les apparences, aux juristes et aux législateurs le soin des formules techniques. Et si Caïd Essebsi peut constitutionnellement parlant démettre le Gouvernement, son parti (Nidaa) ayant remporté les législatives, il ne peut annuler une loi des finances votée par l'Assemblée des représentants du peuple.
Mais indépendamment du volet juridique et de ses désirs profonds, le président de la République n'a à l'évidence pas l'intention de faire cavalier seul et d'assumer exclusivement les décisions à prendre.
Cela s'explique par la convocation de la réunion de demain qui lui donne, de surcroît, le répit de voir si les indicateurs vont aller davantage vers l'accalmie relative observée ces dernières 36 heures ou si, au contraire, la situation va s'embraser de nouveau.
Au fait, les analystes s'accordent à prédire que les développements que nous allons enregistrer dans les heures qui suivent, aussi bien sur le terrain en ce qui concerne l'intensité et la nature des contestations, que les révélations qui vont suivre les nombreuses arrestations effectuées, influeront sur les positions et les propositions des signataires de la Déclaration de Carthage qui, rappelons-le, étaient implicitement pour certains et ouvertement pour d'autres, favorables au maintien de Chahed, lors de leur réunion du 5 janvier.
Ils tiendront indiscutablement compte de plusieurs autres facteurs, dont notamment, les preuves -si elles sont tangibles et auquel cas les risques politiques et judiciaires seraient catastrophiques- qu'apportera le Gouvernement sur l'implication de quelques parties et partis, surtout le Front populaire, dans l'incitation à la violence et même à la désobéissance civile, ce dont il a été publiquement accusé.
De même, les participants débattront des implications internes et extérieures d'un désaveu de Chahed qui serait perçu comme une "victoire" de la rue sur les institutions de l'Etat, de l'alternative "satisfaisante" à mettre en place et des moyens à déployer non pas pour contenir la grogne, mais pour l'apaiser.
A cet effet, la proposition de l'Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT) d'octroyer en urgence une aide aux familles nécessiteuses, en attendant l'augmentation du salaire minimum brut qu'elle va demander lors des négociations sociales d'avril prochain, risque fort d'être adoptée demain et acceptée par Chahed, bien avant la tenue de la consultation économique nationale prévue.
De même pour le souhait déjà exprimé par Mohsen Marzouk, Secrétaire général de "Machrou' Tounés" qui pourrait trouver une meilleure écoute. Il s'agit en substance de mettre en place un Gouvernement de compétences nationales (Technocrates) dirigé par le même Chahed.
Ce qui est certain c'est que les débats seront animés demain et que les positions d'hier ne demeureront pas forcément inchangés, tant la secousse, pour ne pas dire tremblement, a été forte, même si personne ne doute que tardive, simultanée, générale et quasi concertée telle qu'elle l'a été, elle ne pouvait être totalement spontanée.
Il est également sûr que Hamma Hammami et le Front populaire qui ne comptent pas de soutien notable autour de la table de Carthage, sauf si des signataires de la Déclaration se présentent avec des velléités de faire tomber le Gouvernement Chahed ou d'annuler la loi des finances 2018, seront les absents largement présents des débats.
Les années passent et Janvier ne change pas
En tout cas et comme à l'accoutumée depuis 2011, janvier 2017 ne sera pas différent de ses prédécesseurs ; un peu plus chaud et décisif, peut être, mais avec les mêmes tiraillements politiques et les dérives et dérapages sécuritaires, provoqués ou spontanés, fortuits ou explicables.
Mais quand tous les politiques s'accorderont-ils à admettre unanimement qu'il est vital de ne pas bafouer l'autorité de l'Etat et que la réussite de la transition démocratique est interdépendante du respect des lois et des institutions? Cela aussi sera évoqué demain...