AA / Tunis / Slah Grichi
En 1995, face au recul de la lecture et aux difficultés qui menaçaient et menacent toujours l'industrie du livre un peu partout dans le monde, l'UNESCO instituait le 23 avril "Journée internationale du livre et des droits d'auteur."
Le choix de la date se réfère à la disparition, le même jour en 1616, de trois sommités du patrimoine littéraire universel : Cervantès, Shakespeare et l'Inca (Garcilaso de la Vega). Les 23 avril suivants ont enregistré la naissance ou la disparition d'autres éminents écrivains, comme Maurice Druon (Secrétaire perpétuel de l'Académie française), l'Islandais Halldor Kiljan Laxness, le Russo-Américain Vladimir Nabokov, le Ctalan Josep Pla ou le Colombien Mejia Vallejo.
Il était une fois un assureur...
L'initiative de l'UNESCO était du goût d'un assureur tunisien qui avait gravi les échelons dans une entreprise privée, la Compagnie méditerranéenne d'assurances et de réassurances (COMAR), jusqu'à en devenir au début des années 1990, le Pdg. Les propriétaires du holding, dont fait partie cette société, doivent sûrement se frotter les mains d'avoir fait ce choix et de lui avoir laissé les mains libres dans la gestion de l'entreprise, sur le plan commercial et surtout "citoyen", comme il aime qualifier les actions de mécénat.
Cinéphile qui a fait les ciné clubs dans sa première jeunesse, mélomane puriste, bouffeur de livres et amateur de peinture, Rchid Ben Jmiâ -c'est de lui qu'il s'agit- multipliera les initiatives et les soutiens en faveur du cinéma et du théâtre.
Il constituera un appréciable patrimoine pictural pour la société qu'il dirige, créera le grand marathon international Comar de Tunis, devenu incontournable pour l'athlétisme en Tunisie, et instituera dès 1997, le Comar d'Or pour le roman tunisien en arabe et en français, un concours auquel il choisira le dernier ou l'avant dernier samedi d'avril comme date de proclamation du palmarès au cours d'une cérémonie qui se tient au prestigieux et coquet théâtre de la ville de Tunis.
Une manière de s'aligner et de fêter la Journée internationale du livre, mais également et surtout de défier la stagnation que connaissait la production romanesque dans le pays. Un pari qui a vite été gagné, puisqu'au fil des ans, maisons d'édition et auteurs"novices" et chevronnés ont commencé à s'intéresser au Comar d'Or qui prime l'oeuvre complète par la grande distinction, suivie du prix spécial du jury et celui de la meilleure découverte.
Les romans et les candidats ont commencé à abonder, la concurrence et l'émulation à s'intensifier, au point que le fait d'être sélectionné est devenu une petite consécration en soi. Le concours s'est hissé à la tête des événements littéraires et livresques en Tunisie, juste après la Foire internationale du livre de Tunis.
La barre toujours plus haut
L'édition de cette année qui a livré ses secrets hier dans le même théâtre municipal de la capitale, Rchid Ben Jmiâ qui a mérité de profiter, enfin, d'une retraite sans cesse repoussée, devait avoir plus d'un motif de satisfaction, à commencer par le record des candidatures et celui des oeuvres sélectionnées qui sont au nombre de 41 en arabe et de 23 en français.
La production féminine a connu elle aussi un pic, puisqu'elles étaient respectivement 13 et 10 femmes à concourir dans les deux sections. Encore mieux, les trois distinctions du roman arabe sont exclusivement revenues à des dames. Exit les misogynes... La valeur des prix a de son côté été majorée de près de 50%.
Pour en revenir à la cérémonie de clôture où Mohamed Zine El Abidine, ministre de la Culture, à l'étranger s'est fait représenter par sa cheffe de cabinet, a apporté son lot d'attente, d'anxiété savamment camouflée, de joie, de déception, de doutes et de remises en questions, somme toute dans la décence. Soit le propre du climat de la proclamation de tout palmarès.
En tout cas, le jury des romans en français qui a retenu le prix de la meilleure découverte, a décerné le Comar d'Or au vétéran Ali Bécheur pour son livre "Les lendemains d'hier". L'argumentaire met en exergue la langue exubérante sur fond de va-et-vient entre le passé et le présent, où s'interpénètrent la grande histoire de la Tunisie depuis le protectorat (thème cher à l'auteur) et la petite histoire du narrateur qui se déroule entre la soumission à l'autorité du père et la difficile émancipation vis à vis de ce dernier.
Le prix spécial du jury est revenu à Ridha ben Hammouda, lauréat il y a quelques ans de la distinction de la meilleure découverte. Son livre "La marmite d'Ayoub" a été jugé de bonne structure picaresque et d'inspiration épicurienne. C'est l'histoire d'un groupe d'amis chasseurs qui, au cours d'une expédition dans la Tunisie profonde, vivent une série d'aventures des plus désopilantes.
Pour ce qui est du Comar d'Or en langue arabe, ila a été octroyé à Khaïriya Boubtan pour son livre "La fille de l'enfer". Avec une profondeur humaine et une écriture créatrice, il dépeint les malheurs d'une orpheline "de mauvais augure" qui, par une force extraordinaire d'imaginaire cauchemardesque, accède à un surréel pour se venger d'un monde malfaisant.
Inès Abassi a hérité, elle, du Prix spécial du jury pour son roman "Menzel Bourguiba", du nom d'une ville à 70 kilomètres au nord de Tunis. D'incessants départs et retours pour se réaliser à travers des événements complexes, où les acteurs sont retenus par des liens familiaux fragmentés.
Quant à Safia Komm Ben Abdeljélil, elle s'est vue décerner le Prix de la meilleure découverte pour "Ah si Chahd..." qui dessine le désarroi d'une femme hyper sensible qui voit le mal s'insinuer dans son couple uni par l'amour et le mariage, qui sent les piliers qu'elle croyait inébranlables, s'effondrer... Il n'y a pas que l'angoisse qui s'installe.
Voilà pour ce qui a justifié l'inscription de ces livres au palmarès, ce qui, forcément, n'a pas fait que des heureux, ou des satisfaits, d'autant que dès demain, dans les librairies, les romans élus porteront leur distinction sur leur couverture. Mais heureusement que comme toujours dans la cérémonie de clôture, il y avait de la musique pour adoucir l'humeur des uns, rajouter au bonheur des autres et rendre l'ambiance bon enfant.
Il faut dire que le plateau était de choix avec deux des plus belles voix que la Tunisie ait enfantées ces dernières années. Mahrezia Touil d'un côté, Karim Chouâïeb de l'autre, nous ont délectés par la pureté et les immenses étendues de leurs voix qui leur permettent, en aigu comme en grave, des prouesses et des ornementations de de haute volée. Dommage que ni l'une ni l'autre ne travaillent suffisamment sur leur propre répertoire. Mais cela est une autre paire de manches.
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