AA / Tunis / Mona Saanouni
Le 17 décembre 2010 est un tournant décisif dans l’Histoire contemporaine de la Tunisie. Cette date a marqué d’une pierre blanche les esprits des Tunisiens et des Tunisiennes et chamboulé le statu quo établi, des décennies durant, dans le Monde arabe. Il s’agit de la date à laquelle Mohamed Bouazizi, un vendeur de fruits et légumes ambulant, s’est immolé par le feu et déclenché, ainsi, la Révolution tunisienne qui a abouti à la chute du Régime de Zine el-Abidine Ben Ali, président qui dirigeait le pays d’une main de fer depuis… 23 ans.
Néanmoins, dix ans après, la société tunisienne reste confrontée à une crise généralisée aux plans économique et sociopolitique.
Pour tenter de saisir les tenants et aboutissants de cette crise et les changements opérés, l’Agence Anadolu a recueilli les points de vue et analyses d’experts et de spécialistes.
Sami Nasr, expert en Sociologie politique et communicationnelle et militant des droits de l’Homme, a estimé que « le moment est propice à l’évaluation des retombées de la Révolution tunisienne qui, après tant de joie, de jubilation et d’excès d’espoir, s’est transformée, malheureusement, en désespoir ».
Il s’agit, a-t-il indiqué dans un entretien accordé à AA « d’un important revers qui a fortement influencé la société tunisienne. Ce que l’on vit aujourd’hui n’est que le reflet et les manifestations de cette crise ».
Nasr a expliqué qu’en « sociologie politique, toutes les recherches faites sur les révolutions ont prouvé que la génération qui a vécu la révolution n’en cueillera jamais les fruits. C’est le cas de notre génération malmenée par toutes sortes de crises, auxquelles s’ajoute la crise pandémique. Heureusement que c’est la génération de nos enfants qui en profitera », a-t-il espéré.
Et l’expert d’ajouter que « le problème consiste à ce qu’il n’y a aucun parti politique en Tunisie, en dépit de la présence de penseurs et d’intellectuels, qui a préparé la société tunisienne à la crise dans laquelle elle sombrera. Au contraire, après la révolution de 2011, les campagnes électorales et les scrutins se sont succédés et ont plongé les Tunisiens dans une nouvelle illusion. De ce fait, le Tunisien a subi une déception psychosociale ».
Nasr a souligné qu’il « faut mettre en place un organisme ou un ministère de gestion des crises, capable de résoudre les crises sociales, qui étaient malheureusement inéluctables ».
« Il fallait se préparer à ce genre de crises, surtout après les élections de 2011, de 2014 et de 2019. Certes, les standards internationaux ont été respectés, mais personne n’a pensé au citoyen tunisien », a-t-il noté.
« Le noyau du processus électoral, à savoir l’électeur, n’était pas prêt. En effet, la diabolisation exercée par certains partis politiques a conduit à des élections irrationnelles et guidées par le souci de vengeance », ajoute l’expert.
« Ceci est expliqué par les campagnes électorales faites sur la base de la diabolisation des adversaires, sans accorder aucune importance aux soucis réels des citoyens et sans présenter un programme électoral digne de ce nom », a-t-il renchéri.
« Prenons l’exemple de ce qui se passe aujourd’hui au parlement; c’est l’illustration parfaite du manque de civisme et du désintérêt total quant aux réelles préoccupations du peuple. Malheureusement, notre classe politique est le reflet d’une société sclérosée », a-t-il poursuivi.
- Mentalité du buzz et crise de communication
Un autre fléau qui s’ajoute à la scène tunisienne post-révolution, selon Nasr, c’est la mentalité du Buzz adoptée par les médias qui « évaluent leur succès à l’aune des taux d’audience générés par le « Bad (mauvais) buzz ».
« La scène médiatique n’était pas saine dès le début, et s’est dégradée après la révolution », a-t-il estimé.
« De nos jours, on est en manque de spécialistes en communication. Parfois, un responsable, ne maitrisant pas le b.a.-ba de la communication politique peut générer pas mal de malentendus et de quiproquos et créer une opacité sémantique vis-à-vis du simple citoyen, en l’absence de stratégie de communication et d’un message clair », a expliqué Nasr.
- Culture de la déception
« On ne peut fonder une société en répandant la culture du désespoir et du chaos. Après la Révolution, on ne cesse de parler de la crise socio-économique, de l’inflation, de la dépréciation du dinar, et on oublie qu’en résolvant les problèmes du citoyen, on peut tout régler », a-t-il encore relevé.

« La mentalité du profilage social, du déni de l’autre, du refus de l’avis contraire et des différences de l’autre, représentent une tare dans notre société moderne. Il y a un manque flagrant de tolérance, que l’on peut remarquer même chez les jeunes. Si vous n’êtes pas sur mesure on ne vous acceptera pas », a-t-il affirmé.
Pour sa part, Neila Saadi, universitaire et chercheure à l’Université de Tunis, a déclaré à AA que « dix ans après la Révolution, on a gagné en liberté d’expression, mais cette liberté d’agir, de manifester et de remettre en question le modèle social tunisien a fait qu’une sorte d’extrémisme « positif » a vu le jour, dans le sens où les Tunisiens revendiquent désormais plus de droits et de liberté qu’auparavant ».
« La femme tunisienne a remporté quelques victoires, bien que le chemin reste jalonné d’embûches. Après la Révolution, le débat sur l’héritage, par exemple, est du moins devenu légitime et discuté dans le cadre de l’équité sociale et non pas sur la base d’un débat religieux », a-t-elle expliqué.
Et Saadi d’ajouter que « le fait de débattre de l’égalité dans l’héritage, représente déjà une victoire, parce que la vulgarisation d’un tel sujet, qui était autrefois élitiste, fait désormais partie d’une démarche de conscientisation de la société, et un premier pas vers la sensibilisation et l’amélioration de la situation de la femme après la révolution».
Dans le même ordre d’idées, Saadi a souligné l’importance de l’Approche genre, récemment adoptée par les ministères tunisiens, dans la budgétisation de l’Etat.
« Les Tunisiens se rendent compte, enfin, que toutes les revendications faites pour le bien de la femme ont, par ricochet, des répercussions positives sur la famille et la société en général, étant donné qu’elle (la femme) représente le noyau de la famille », a-t-elle conclu.
L’avis des Tunisiens sur les 10 ans post-révolution reste mitigé. Cependant, nul n’ignore que le modèle tunisien demeure représentatif d’une révolution intellectuelle ayant su changer les mentalités.
« La Révolution du Jasmin » reste tout de même tributaire d’une renaissance économique qui semble être inaccessible, compte tenu de l’instabilité politique et du manque des moyens financiers.