Analyse, Afrique

Coulisses, portée de la défaite française en Libye (Analyse)

François Burgat   | 03.08.2020
Coulisses, portée de la défaite française en Libye (Analyse)

Ankara

AA / France / François Burgat*

En Libye, c’est une page cruciale de la diplomatie régionale et mondiale qui est en train de s’écrire. Sans bien sûr préjuger de la suite des événements, et des réactions à venir des perdants du moment, les revers infligés au maréchal Khalifa Haftar touchent l’ensemble des sponsors arabes et occidentaux de la contre-révolution arabe.

Mais plus encore, ces revers marquent un inexorable recul des diplomaties occidentales en général, de celle de la France du président Emmanuel Macron en particulier, qui a explicitement soutenu le général putschiste, militairement un peu et plus encore diplomatiquement, en l’érigeant à Paris en alter ego du gouvernement légal.

Ce recul fera sans doute figure de jalon dans l’histoire du 21ème siècle naissant. Page noire pour la diplomatie française, il est important de souligner que la débâcle militaire de Haftar ne sera vraisemblablement pas considérée comme telle par les principaux intéressés - les Libyens - qui en sont les premiers destinataires. Et c’est bien là que blesse le bât de la stratégie de Paris dans cette affaire.

Ce tournant est tout d’abord l’expression d’une dynamique historique aussi banale qu'elle est structurelle: celle de la réémergence des acteurs dits “secondaires” que la page coloniale (et son corollaire l’effondrement de l’empire ottoman) avait un temps réduit au rang de spectateurs, voire de victimes directes ou indirectes des ambitions expansionnistes coloniales puis impériales de l'Europe et des Etats-Unis. Réitérant ce qui s’est joué en Syrie, la Turquie et la Russie s’entendent sur la question libyenne pour trouver à leurs divergences un terrain d’entente dont le ciment est qu’il dame le pion aux diplomaties européennes qui en sont complètement exclues.

Contre cette évolution, la France ne peut pas grand chose. Elle a tout de même deux options : s’en accommoder et lucidement choisir son camp ; ou tenter de la contrer aveuglément. Elle a choisi la deuxième, et elle en paie le prix. Car la “défaite libyenne” de la France ne traduit pas seulement l’irrésistible avancée de l’histoire de la décolonisation : elle exprime également l’échec d’une stratégie qui n’était en rien la seule possible.

En participant à la chute de Kadhafi, fut ce pour des raisons imprégnées des senteurs de la finance pétrolière plus que de celles de la promotion de la démocratie, Paris avait tout de même été associé il y a quelques années à la victoire populaire qui a fait sauter en Libye ce verrou autoritariste qui obstrue encore jusqu’à ce jour l’avenir des Libyens.

Pour cette raison, dans des pans entiers de la population, l'image de la France, certes brouillée dans la région, était loin d’être seulement négative. En adoptant soudainement l’agenda contre-révolutionnaire des Emiratis et des Saoudiens, Emmanuel Macron, a pourtant choisi de dilapider ce capital. Rien ne l’y obligeait. Rien, sauf d’abord l’attrait d’une relation clientéliste avec ces riches monarchies pétrolières. Rien, ensuite, sauf l’attirance renouvelée pour les raccourcis - si prisés par son électorat - de la “lutte contre l’islam politique”. Ces raccourcis sont particulièrement dangereux, pas seulement pour les Libyens.

Lorsque Abou-Dhabi, qui finance l’extrême droite française du Rassemblement national et, tout comme Emmanuel Macron, pactise avec ses idées, cultive l’ignorance et surfe sur les peurs des Européens, c’est au risque d’y cultiver les pires dérives xénophobes. Les princes émiratis ont pourtant entrepris de distiller, par officines et mercenaires influenceurs interposés, une islamophobie qu’ils entendent convertir en discrédit de leurs principaux opposants. C’est aussi leur manière de s’attaquer à leurs rivaux régionaux, Turquie et Qatar en tête, accusés de ne pas suffisamment réprimer leurs opposants «islamistes».

Ainsi la France en est elle arrivée à opter, avec Haftar, non seulement pour la restauration du pire modèle d’autoritarisme, mais également pour son corollaire idéologique, le vieux logiciel éradicateur de la “lutte contre l’islam politique”. Et tant pis s’il fallait - en guise de sortie de la crise - faire repasser la Libye par la case de cette dictature qui en a été à l’origine.

Etait-il en outre nécessaire, pour Emmanuel Macron, de faire cet incroyable étalage de mauvaise foi, en pointant chez les autres les travers qu’il pratiquait beaucoup plus massivement qu’eux ? Pourquoi, lorsque le Président français accuse la Turquie d’ingérence militaire, oublie-t-il de mentionner le financement illimité octroyé par Abou-Dhabi pour recruter et armer les milices sectaires qui constituent le gros des troupes du Maréchal Haftar ? Pourquoi omet-il de mentionner la présence sur le terrain libyen de mercenaires soudanais recrutés par un intermédiaire israélien ? Ou celle de combattants tchadiens et syriens importés par des mercenaires... russes ? Pourquoi omet-il de mentionner les incursions répétées des aviations égyptienne et émiratie ? Et, last but not least, pourquoi occulte-t-il l’ingérence directe de la France elle-même, au travers de la présence attestée de la DGSE et des forces spéciales aux côtés du maréchal putschiste ?

Reste de surcroît une question de fond : peut-on renvoyer dos à dos le camp légaliste et ses agresseurs? Dans la crise libyenne s’affrontent une contre-révolution autoritaire calquée sur le sinistre modèle d’Abdelfattah al-Sissi et un gouvernement qui - quelles que soient ses faiblesses et ses contradictions, que personne ne nie - est demeuré jusqu’à ce jour porteur d’une dynamique multilatérale issue du mouvement révolutionnaire qui a mis fin à la dictature jamahiryenne.

Dans les coulisses de l’assaut mené contre Tripoli, une évidence semble s’imposer, qui irrigue toute la séquence: bafouer le multilatéralisme onusien ne pèse pas le même poids si l’on est l’héritier des puissances coloniales ou l’une des nations “du Sud” ! Et comment dès lors oser - comme le fait Macron - reprocher à Washington de faire preuve d’unilatéralisme à l’égard de Téhéran ?

L’opposition française quasi systématique à la Turquie date de l’arrivée au pouvoir de l’AKP et d’une équipe dirigeante qui, tout en respectant l’alliance militaire atlantique, a cessé de faire aux Européens les diverses concessions diplomatiques auxquelles leurs prédécesseurs les avaient habitués.

La France et l’Europe ont depuis lors multiplié les mauvaises manières à l’encontre de la Turquie. Il y a d’abord eu les rebuffades répétées sur l’adhésion à l’UE, théâtralisées par le président Sarkozy, mais qui avaient été initiées par ses prédécesseurs et qui n’ont jamais été contredites par ses successeurs. Est venue s’y ajouter l’hypocrisie complaisante de Paris à l’égard des auteurs du coup d’Etat avorté d'août 2016 et, plus généralement, une hostilité “de principe”, alignée sur celle de Tel-Aviv, à l’égard du parti qui a porté Recep Tayyip Erdogan au pouvoir.

La France dénonce ainsi systématiquement à Ankara des atteintes aux droits des opposants qu’elle passait sous silence avant l’arrivée de l’AKP au pouvoir et qu’elle oublie tout autant lorsque, autrement plus graves, elles sont le fait de son allié du Caire.

Puis est venu, pour combattre Daech, le choix assumé des Occidentaux d’armer l’aile syrienne de ce PKK séparatiste kurde que, depuis toujours, la Turquie combat avec quelque raison. Après l’incident maritime du 10 juin 2020 dont la version française être désavouée de manière spectaculaire par une majorité des membres de l’OTAN, les preuves de la malhonnêteté permanente dont Paris fait montre face à la Turquie sont suffisamment nombreuses.

La mauvaise foi qui a ruisselé de la classe dirigeante française tout entière après l’épisode du retour de Sainte Sophie aux 5 siècles de sa trajectoire musulmane ne fait que l’entériner. Sur le terrain libyen, le 25 juillet, l’épisode désolant de la “médiation” tentée par “le révolutionnaire” Bernard-Henri Lévy, dont aucun membre du GNA n’a oublié qu’il a soutenu sans réserve le parti-pris de Macron en faveur de la contre-révolution de Haftar n’a sans surprise trompé personne.

Où cela conduit-il la diplomatie régionale de la France ? A plus d’efficacité comme le pensent peut-être ceux qui la mettent en œuvre ? Ou bien plutôt à une impasse programmée, dont les termes, usant du lexique de la confrontation, sont jour après jour en train de se préciser ?

(*) François Burgat : Politologue - Aix en Provence

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