AA/ Bujumbura/ Yvan Rukundo
Une petite file d'attente se formait, à la fin d'une après-midi dominicale, devant la salle de cinéma du quartier populaire de Bwiza, dans la capitale burundaise Bujumbura. Parmi les jeunes en attente de l'ouverture du guichet unique, un certain nombre de Sénégalais arborant le drapeau de leur pays et portant les maillots des Mbaroodi (lion, en langue pulaar). Personne désormais, parmi les rares passants à être interpellés par le spectacle, n'y voit d'inconditionnels cinéphiles en attente de la première d'un film.
"Aujourd’hui, les grandes stars du cinéma vont s'éclipser, au profit des magiciens du ballon rond", commente fièrement depuis son bureau, à la vue de cette affluence, Abdoul Ntwari, propriétaire de cette salle de cinéma située dans la 4ème avenue de Bwiza, un quartier où l'on compte une dizaine de salles de cinéma.
Aujourd'hui, Abdoul se montre d'autant plus satisfait que le droit d’entrée a été presque triplé. Comme les Léopards de la République démocratique du Congo (RDC), les Éléphants de Côté d’Ivoire, Les Lions Indomptables du Cameroun, les Lions font partie des équipes préférées à Bujumbura, une ville que la crise n'a pas encore totalement vidée de ses étrangers. Les propriétaires des salles en profitent pour augmenter les prix. "Certaines se plaignent, mais finissent par payer à la faveur de l'ambiance euphorisante qui gagne tout le monde", note un guichetier approché par Anadolu.
Au Burundi, le coup d'envoi de la CAN 2017, le 14 janvier, s'est accompagné d'une reconversion sans précédent des salles de cinéma en salles de projections de matchs de football. Et pour cause, les délestages fréquents et imprévisibles qui privent les amateurs du ballon rond du confort de suivre les rencontres depuis chez eux.
"Je préfère me rendre dans une salle de cinéma parce qu’en cas de délestage, il y a des groupes électrogènes. On attend juste quelques instants, le temps de démarrer la machine, et la partie reprend", a commenté Innocent Nduwimana, un Burundais, "fan inconditionnel" de l’équipe sénégalaise.
Comme lui, de nombreux Burundais se déclarent fans de telle équipe plutôt que d'une autre, selon leurs affinités, et se ruent sur ces salles pour suivre les rencontres de la CAN, en dépit de l'absence des Hirondelles, surnom de l'équipe nationale burundaise, de cette compétition prenant fin le 5 février prochain.
Ainsi, aux heures des matchs, les zones cosmopolites comme Bwiza, Buyenzi, se vident aussi bien de leurs Sénégalais, Congolais, Maliens, Ivoiriens, et même d'une grande partie des Burundais, pour devenir presque désertes.
A l'heure où la crise politico-sécuritaire bat toujours son plein, c'est l'opportunité rêvée pour les Burundais de changer d'air, en particulier l'air macabre qu'ils respirent tous les jours.
La crise politico-sécuritaire a déjà fait plus de 1000 morts et poussé plus de 332 000 personnes à l'exil, d'après un rapport de l’Office des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), publié le 31 décembre dernier. Le climat économique en a pris un coup, le secteur du cinéma n'est pas en reste.
La CAN, une bouffée d'oxygène pour les propriétaires de salles de cinéma
Lors du match qui a opposé, lundi dernier, la RDC au Maroc, Abdoul Ntwari affirme qu'il a vendu pour près de 90 USD. "Avant le début de la CAN, il était très difficile d’avoir 30 dollars, même pour les films les plus intéressants", compare-t-il.
Pour l'occasion, les salles, avec une capacité moyenne d'une centaine de places, reçoivent parfois plus de spectateurs. "Certains viennent ainsi deux heures avant le début des rencontres pour s'assurer de trouver des places", confie Ntwari. Les prix sont aussi très souvent décuplés, même s'ils varient, en règle générale, entre 700 et 1000 Fbu, soit entre 0,4 et 0,6 USD.
"Un commerce très porteur", témoigne un habitant de la capitale qui reconnaît avoir lui même cédé à la tentation et payé des droits d'entrée "exorbitants" pour suivre le match de la RDC contre le Maroc.
Face à cette opportunité commerciale, des propriétaires de salles n'hésitent pas à investir. Gestionnaire d’une salle de cinéma dans la 8ème avenue, Patrick a débloqué 1000 USD pour se procurer un groupe électrogène. Un montant "amorti à hauteur de 40% en l'espace de trois jours", d'après Patrick dont la salle est d'une plus grande capacité d'accueuil.
Comme dit la sagesse burundaise "à toute chose, malheur est bon", commente Patrick. "N’eût-été le délestage, sûrement que beaucoup de gens assisteraient à ces matches en famille!"
La CAN, comme d'autres rendez-vous sportifs de grande ampleur, est "une vraie aubaine pour ces propriétaires, dont les salles sont de moins en moins fréquentées. "A ces occasions, nous réalisons suffisamment de profit nous permettant de survivre pendant le reste de l'année", affirme Patrick.
Autre formule : pas de droit d'entrée, mais une obligation de consommer
Et pour ceux aspirant à des conditions encore confortables, en évitant notamment les files d'attente, il y a quelques bars ou hôtels, comme celui qu'on peut trouver sur l’avenue de l’Université, on n’exige pas de droit d'entrée. "On avait l’habitude de diffuser, sur nos écrans plats, des rencontres des championnats européens, mais il n’y avait jamais autant de monde qu'aujourd’hui", a commenté un habitué des lieux.
Le gestionnaire mise beaucoup sur la consommation des boissons. "L'objectif demeure l'écoulement des produits. Quand on ne consomme pas, on met la personne dehors pour qu'elle n'occupe pas une place réservée à un consommateur".
Aujourd’hui, les entrées journalières se sont doublées voire triplées, précise-le gestionnaire, sans donner de détails.
Et c'est grâce à des gens comme Kaluta, un jeune Congolais, qui n'a souvent pas le temps de se frayer une place dans une salle de cinéma. Très attaché à son équipe, les Léopards, il s’arrangera pour ne rater aucune rencontre "J’ai un poste téléviseur à la maison, mais comme il y a ces délestages intempestifs, sans aucun avertissement, je préfère venir ici où il y a un groupe électrogène."