AA/Bujumbura/Yvan Rukundo
Autrefois considérés comme « porte-malheur » au même titre que les fraises, les champignons se frayent de plus en plus un chemin dans les assiettes burundaises.
Que ce soit dans les grands restaurants de la capitale Bujumbura, durant les festivités, les séminaires, ou encore les dîners de familles, les champignons s’invitent désormais à toutes les tables.
Un bouleversement dans les mœurs culinaires
Dans un restaurant de la capitale burundaise, Simon Kabura, savoure son diner composé principalement de champignons. « C’est vraiment délicieux ! La tradition nous a véritablement privés d’un bon aliment. Je préfère même les champignons à la viande ! » s’exclame le jeune homme rencontré par Anadolu.
Ce père de famille, natif de la région Mugampa (sud-ouest), célèbre pour sa tradition pastorale, se remémore : « Mes parents nous interdisaient à mes frères et moi de manger des champignons. Ils nous disaient que si nous en mangions, nous ne pourrions pas boire du lait et que notre mère ne serait même plus capable de l’écrémer ».
« D’autres personnes soutenaient que les trayons des vaches se couperaient si nous mangions des champignons et qu’elles ne pourraient ainsi plus produire de lait » poursuit-il, notant que d’autres produits aujourd’hui présents dans la gastronomie burundaise comme les Ndagala (ces petits poissons produits par le lac Tanganyika et d’autres lacs et rivières du pays), le petit-pois, les termites ou encore les fraises, étaient victimes de ces mêmes considérations.
Mais les temps ont bien changé, commente Gabriel Sibo, un agriculteur de Rusaka, village situé dans le centre du pays. « Aujourd’hui, les champignons et les termites, sont particulièrement appréciés. Même si ce sont surtout les familles les plus aisées qui en mangent, cela se démocratise de plus en plus», ajoute-t-il.
Sa période préférée, dit-il, ce sont les mois d’octobre et novembre. « C’est à ce moment-là qu’il y a le vol nuptial des termites. C’est une fête très appréciée dans les milieux ruraux au Burundi, surtout dans le centre, le sud, l’est et le nord-est plus productifs ».
« Des femmes, des hommes et des enfants munis de calebasses ou de paniers, se mobilisent pour les récupérer », décrit-il, précisant qu’au marché, 1 kg coûte plus de trois dollars.
Mais lui aussi se souvient que lorsqu’il était jeune, seuls les enfants des familles qui ne possédaient pas de vaches, avaient le droit de les récupérer.
« Nous étions même interdits de saluer des enfants suspectés d’avoir consommés des termites ou des champignons », dit-il, en riant des superstitions.
« Comment peut-on expliquer à quelqu’un que s’il mange des champignons, des trayons vont se couper ? Ou que lorsqu’ on mange des petit-pois, le lait ne peut pas être écrémé ? », s’interroge-t-il amusé.
Aujourd’hui, affirme-t-il, ses enfants et lui-même, n’hésitent pas à savourer tous ces produits et continuer de consommer du lait. « Et toutes nos vaches sont bien portantes », assure-t-il.
Alors que chez les plus traditionnalistes ces superstitions sont toujours d’actualité, pour d’autres, l’évolution des mentalités a permis de se créer d’autres sources de revenu.
Les champignons, une source de revenu régulière
Aloys Bukuru, un habitant de Gihanga, (ouest) rencontré par Anadolu dans la capitale, est heureux : il parvient à encaisser 30 dollars par semaine grâce à la vente de champignons.
« On les récolte très tôt le matin pour les vendre aux populations les plus riches de Bujumbura», dit-il, ajoutant qu’ils sont plusieurs dizaines, comme lui, à se lancer à la chasse des champignons comestibles.
« Beaucoup de personnes apprécient de plus en plus les champignons et ça fait marcher mon activité ! », lance-t-il.
Les propriétaires des restaurants, eux, se disent débordés par les commandes: « Les clients sont de plus en plus nombreux à demander des plats composés de sauce aux champignons (un petit bol coûte 0.5 USD)», indique à Anadolu Déo Issa, un cuisinier dans un restaurant du centre-ville de Bujumbura précisant qu’il lui est parfois même difficile de satisfaire toutes les demandes.
Des vertus multiples
« Les interdictions de manger des champignons étaient tout simplement liées aux ignorances. Mais aujourd’hui la société évolue, et les besoins aussi », analyse Eric Nsengiyumva, fondateur de la Société Horticole et avicole du Burundi (Sohabu).
Se réjouissant de la consommation accrue de champignons, Nsengiyumva rappelle que «ses bienfaits sont multiples».
« Les champignons contiennent des protéines d’origine végétale, sans graisse », renseigne-t-il, « et d’un point de vue nutritionnel, ils renferment des fibres végétales utiles au bon fonctionnement des intestins. Les champignons sont également riches en vitamine B et dotée de qualités médicinales reconnues », détaille-t-il, ajoutant que dans son entreprise, 1 kg de champignons se vend à deux dollars,
Pour Nsengiyumva, ce bouleversement des mœurs est un véritable atout. « Les Burundais doivent dépasser leurs préjugés et varier leurs plats. Ils n’en seront que plus heureux ! » conclut-il.