AA/Bujumbura/Yvan Rukundo
Pour bien accomplir ses prières nocturnes sans avoir à se soucier de sa sécurité, Juma, un musulman burundais, a quitté Cibitoke, quartier contestataire dans le nord de la capitale Bujumbura, pour déménager tout près de la mosquée.
Il a laissé sa maison située dans la 1ère avenue de Cibitoke, artère connue pour être très visée par les patrouilles policières; et s'est installé dans une petite maison de la 8ème avenue juste à côte de la mosquée, déclare Juma à Anadolu, assurant qu' il peut ainsi "prendre part à toutes les prières et se consacrer pleinement au recueillement durant ce mois sacré".
Comme Juma, d'autres familles musulmanes de ce quartier ont changé de domicile à l'occasion du mois du ramadan. Derrière ces migrations conjoncturelles ou définitives, une seule motivation: passer le mois du jeûne en paix.
La famille de Youssouf, initialement établie dans la 4ème avenue de Cibitoke a, elle aussi, déménagé pour s'installer dans la 7ème avenue juste derrière la mosquée.
D'autres ont choisi de changer complètement de quartier, comme Karim, jeune musulman qui a décidé, deux jours avant le début du mois du jeûne, de quitter sa maison à Musaga, un autre quartier contestataire du sud de la capitale, pour s'installer à Bwiza, dans le centre de Bujumbura.
Un choix qu'il dit, motivé par le fait que "ce quartier est connu pour être l'un des plus calmes de la capitale, sans oublier qu'il est le deuxième en nombre de musulmans après Buyenzi".
Karim, Youssouf et Juma ne sont pas les seuls à avoir inventé des astuces pour contourner l'insécurité et passer sereinement le mois du jeûne, de nombreux musulmans burundais, notamment de la capitale, ont trouvé des solutions pour parer au danger.
Ainsi plusieurs familles de Cibitoke ont-elles décidé de se réunir à l'heure de la rupture du jeûne pour partager leur dîner dans le patio de la mosquée du quartier. "Une option qui leur permet non seulement de se tenir compagnie et de sentir en sécurité mais aussi de partager leur repas avec les plus démunis", précise Radjabu.
Un avis partagé par Alima, sa femme qui dit "trouver un grand plaisir à préparer le repas de la rupture du jeûne avec les autres femmes du quartier".
Cependant, l'insécurité et la peur continuent à être le lot de nombreux autres musulmans qui n'ont pas la possibilité de déménager ou qui, tout simplement , n'ont pas eu l'idée de le faire.
Accès difficile aux mosquées durant la nuit, interruption de la prière et impossibilité de partager l’iftar (repas de rupture du jeûne) ou le Souhour (dernier repas pris avant le début du jeûne), la peur permanente de se faire arrêter par les nombreuses patrouilles policières, sont autant de défis auxquels les musulmans de certains quartiers de la capitale sont confrontés quotidiennement, comme en témoigne Issa, un fidèle habitant à Musaga.
"Nos prières nocturnes sont parfois interrompues par l’explosion d’une grenade ou des tirs", dit-il, notant que cette situation a fini par dissuader certains fidèles qui ont décidé de ne plus sortir de chez eux dès la tombée de la nuit.
Abdoul, un autre musulman de Nyakabiga (centre), déplore pour sa part "l'impossibilité de se réunir comme par le passé, soit pour l'Iftar soit pour les veillées ramadanesques".
"Avant cette crise qui s'éternise, deux ou trois familles se réunissaient chaque soir pour l’iftar", se souvient-t-il.
Aujourd'hui ces réunions conviviales ne sont plus possibles, ajoute-t-il et à sa femme Aïcha de renchérir: "Ceux qui s'évertuent encore à sortir le soir risquent d'être taxés de criminels par la police".
Une situation qui a poussé certains Imams de mosquées à arrêter provisoirement les prières nocturnes. A Buterere (Nord), quartier qui compte cinq mosquées, seulement deux continuent à accueillir des fidèles durant la nuit, ont déclaré à Anadolu des sources sur place.
En effet en dépit d'une certaine accalmie observée durant les derniers mois, les attaques à la grenade ou ciblées, les enlèvements, et les violentes descentes policières, continuent à ponctuer le quotidien des quartiers où les contestations contre le 3ème mandat du président Pierre Nkurunziza ont été les plus fortes.
C’est le cas de Musaga, dans le sud de Bujumbura, Nyakabiga et Jabe (centre), ainsi qu'à Cibitoke, Mutakura, Buterere, Ngagara dans le nord de la capitale.
Face à ces défis, El Hadj Haruna Nkunduwiga, un des leaders de la Communauté Islamique du Burundi (COMIBU) estime qu'il faut surtout prier pour le rétablissement de la paix dans le pays et dans toute la région des Grand-Lacs.
Dès la fin d'avril 2015, le Burundi a sombré dans une grave crise politico-sécuritaire, née du refus d'une grande partie des acteurs politiques de la candidature, jugée «inconstitutionnelle», du président Pierre Nkurunziza, à un troisième mandat présidentiel.
Cette crise et les violences qu'elle a générées, ont fait plus de 700 morts et poussé environ 274 mille personnes à quitter le pays, selon le dernier rapport du Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) du 21 avril 2016.
Au Burundi les musulmans représentent un peu plus de 5% de la population burundaise, dont le nombre s'élève à 9,84 millions d'habitants.