AA/ Tunis/ Seif Eddine Trabelsi- Mohamed Abdellaoui
L'Etat des lieux de l’hôpital public tunisien, les défis qui se posent, la formation et la mise à niveau des hôpitaux régionaux entre autres, la ministre de la Santé publique Samira Mariî en parle dans ce tour d’horizon, le temps d’un entretien avec Anadolu.
Il y a volonté et action du côté de la Place Aziza Othmana et Salah Azaiez, deux emblèmes parmi tant d’autres de la médecine tunisienne. C’est ce qui ressort des réponses de la ministre de la Santé publique tunisienne à ses concitoyens insatisfaits des prestations de l’hôpital public. Ces Tunisiens « mal servis » dénoncent un secteur paralysé, mais aussi le laxisme et l’immobilisme des décideurs et de l’administration concernés.
Si la dame au franc-parler reconnaît que les difficultés sont là, les hôpitaux étant endettés, les fournisseurs n’étant pas payés et nombre d’hôpitaux universitaires et régionaux nécessitant une mise à niveau, elle assure néanmoins que l’Etat et l’autorité de tutelle ne sont pas restés les bras croisés. « Nous traitons les dossiers en fonction de l’importance et de la priorité de chacun. Le gouvernement va bientôt allouer une enveloppe à la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam) pour aider les hôpitaux à mieux résister, et de-là, à s’adapter aux exigences du présent », fait-elle savoir.
* Des spécialités dans les régions
Remédier aux insuffisances d’un secteur qui semble avoir du plomb dans l’aile passe nécessairement par des réformer à même de consacrer la ligne directrice du système de santé publique prôné par le nouveau staff: le citoyen au cœur du système de santé pour une population bien portante, dit la ministre. « La santé est une question transversale, multisectorielle, et multifactorielle qui ne peut-être réussie sans une politique de prévention. Le taux de mortalité maternelle est, à titre indicatif, de l’ordre de 44 pour 100 mille, aujourd’hui. On voulait baisser ce chiffre jusqu’à moins de 30. On a, pour ce faire, créer un comité qui travaille sur le sujet. On procède par région », explique Mariî.
Tout a été pensé, renchérit-elle, pour un hôpital public performant et un accès garanti à un droit constitutionnel : « A partir de 2017 on va lancer 9 spécialités dans diverses régions : Gynécologie-obstétrique, imagerie, anesthésie, cardiologie, chirurgie générale, chirurgie orthopédique, chirurgie pédiatrique et psychiatrie et ophtalmologie ».
Dans la même perspective, a été mis en place un système de recrutement, en fonction duquel les médecins résidents s’engagent à travailler 4 ans dans les régions. D’ailleurs, plusieurs d'entre eux ont fait part de leur intérêt, fait remarquer Mariî. « On voudrait avoir un secteur public protégé et développé », insiste-t-elle.
Place à part est, de surcroît, faite à l’amélioration de la formation ainsi qu’à la promotion des hôpitaux régionaux. « On veut développer la médecine de première ligne et la médecine de famille, mais aussi prévenir les maladies et impliquer le citoyen dans le système de santé. La réalisation de tels objectifs implique la conjugaison de tous les efforts. Nous coordonnerons et coopérerons avec les acteurs désireux de garantir des prestations sanitaires de qualité aux Tunisiens, qu’ils soient issus du secteur médical ou de la société civile », fait observer l’ancienne députée.
* Une meilleure prise en charge des jeunes pris dans le piège de l'addiction
Loin de botter en touche, en abordant la loi 52 qui fait polémique en Tunisie, la ministre s’est exprimée en faveur de la réforme de cette loi punissant la consommation de cannabis. Tout consommateur ou détenteur à usage de consommation personnelle de plantes ou matières stupéfiantes est condamné à des peines allant de un à cinq ans de prison, et à 1 000 (438,53 USD) à 3 000 dinars (1315,59 USD) d’amende, en vertu de ladite loi.
« La loi 52 actuelle a montré ses limites. On dénombre plus de 6000 détenus pour consommation de drogues. Ce ne sont pas des dealers mais des consommateurs. puis, dans la plupart des cas, on a affaire à des jeunes parfois âgés de 15 à 20 ans. C'est vraiment dramatique pour les familles, car, une fois incarcérés et sanctionnés, ces jeunes sortent majoritairement délinquants », alerte Mariî. Pour elle, dès lors qu’elle n’a pas contribué à une diminution de la consommation de cannabis ou de drogues, cette loi n’a qu’à être revue.
« Pour nous,- je sais de quoi je parle en tant que médecin-, la toxicomanie est une maladie chronique qui doit être traitée, en faisant la différence entre consommateurs, dealers et grands trafiquants de drogues. Nous voulons prendre en charge ces jeunes pris dans le piège de l’addiction», précise-t-elle.
En arrivant au ministère, la ministre affirme n’avoir trouvé aucun programme dédié à cette frange sociale. Du coup, elle s’est mise au travail en y associant toute une équipe de spécialistes. « On est en passe de créer des centres qu’on va renforcer par des médecins addictologues, spécialistes, jusqu’à l’hospitalisation des cas sévères. On veut également créer des centres alliant médecins et acteurs de la société civile, comme le centre Amen à DJbel Oust (Nord-ouest)», dit Mariî.
Pour la ministre, l’éducation et la sensibilisation des parents sur les causes de la consommation et la conduite à tenir pour mieux encadrer leurs enfants constitue l’épine dorsale de l’approche élaborée par son ministère. Une grande partie des personnes concernées par la consommation de stupéfiants étant les élèves et lycéens.
Y aura-t-il, par de-là, réforme de la loi 52 ? S’abstenant de se projeter dans l’avenir, Mariî s’attache néanmoins à une certitude : « Il pourrait y avoir des discussions ouvertes à l’Assemblée des représentants du peuple, malgré la multitude des voix conservatrices ».
Parler de la consommation sans pour autant la banaliser aidera à retrouver le chemin du salut, pense-t-elle. « Quelle que soit la décision, nous serons prêts en 2018 pour prendre en charge ces jeunes et toxicomanes », optimiste, la ministre semble avoir mis le pied à l'étrier.