Hatem Kattou
06 Mai 2018•Mise à jour: 07 Mai 2018
AA / Tunis / Slah Grichi
Sans escorte ni la nuée de sympathisants à laquelle nous nous attendions, Hamma Hammami, dirigeant et porte-parole parole du Front populaire (FP, gauche) a franchi à pied les deux cents mètres qui séparent son domicile de l'école primaire située rue des pommes à El Manar, un des quartiers cossus de Tunis, à environ trois kilomètres du Centre-ville, où il devait assumer son devoir -et son droit- d'électeur. Il était 9 heures et quart.
Accompagné de sa femme l'avocate militante des droits de l'Homme Radhia Nasraoui, ainsi que de sa fille cadette Sarra (elle aura 19 ans en juin prochain) et de deux amis, le Secrétaire général du Front populaire paraissait détendu et serein, mais on décelait quand même derrière son habituel sourire avenant une certaine solennité, voire un brin de perplexité. Il faut dire qu'un peu plus d'une heure après l'ouverture de ce bureau de vote, il n'y avait ni files ni attroupements, contrairement à la très matinale et importante affluence enregistrée lors des législatives d'octobre 2014. On n'avait pratiquement pas besoin de confirmations, pour apprendre qu'ailleurs, la situation n'était pas meilleure. Mais Hamma Hammami détenait d'autres informations pas très encourageantes qu'il allait nous livrer, sitôt sorti de la salle numéro 1 où il a glissé son bulletin de vote dans la boîte scellée.
Un bureau de vote fermé
En effet, il nous déclarera qu'à M'dhilla (gouvernorat de Gafsa à 350 kilomètres au sud ouest de Tunis), l'Instance régionale des élections a dû fermer un bureau de vote, quelques dizaines de minutes après son ouverture "vu le chaos qui y prévalait à cause des faux numéros affichées sur plusieurs listes dont trois de celles de Nidaa (parti de l'alliance au pouvoir) et deux des nôtres, alors que d'autres indépendantes ne portaient même pas de numéros", expliquera-t-il.
Et de continuer qu'à Snad, dans le même gouvernorat, on venait de lui rapporter que des individus, se faisant passer pour des journalistes en mission de couverture des municipales alors qu'ils sont des militants des partis de la Coalition, tentaient d'influencer les électeurs devant et dans le bureau de vote. "Des défaillances et des dépassements qui déstabilisent les fondements même de ce scrutin. N'empêche que le Front populaire formule le souhait que le phénomène ne soit pas d'envergure et que nos concitoyens aillent nombreux livrer leurs voix", commentera-t-il, même s'il nous confiera être conscient que depuis le 14 janvier 2011, date de la chute de l'ex président Ben Ali, les gens ont été tellement déçus par les promesses des gouvernements qui se sont succédé, qu'ils sont désabusés et même désespérés du politique et des scrutins.
"Mais cet abandon est-il dans l'intérêt de la Tunisie et des Tunisiens? Ceux qui croient en la démocratie et en la nécessité de l'alternance ne devraient-ils pas profiter de toutes les élections pour donner leur voix à ceux qu'ils pensent être capables, un tant soit peu, de faire bouger les choses?, s'interrogera-t-il.
Tel père, telle fille
Mais malgré ces incidents, le probable et prévisible taux élevé de désistement (nous ne croyons pas Hammami crédule pour espérer d'ici 18 heures -GMT +1-, la grande ruée, le Secrétaire général du Front populaire ne manque pas de motifs de satisfaction et de fierté dont il ne se cache pas. "Il y a d'abord tous les militants, femmes et hommes, jeunes et moins jeunes, qui se sont mobilisés pour mener une campagne digne de tous les éloges et méritant tous les remerciements. Ils ont défié le manque criard des moyens pécuniaires par un dévouement et un engagement à toute épreuve", reconnaît-il. Cela a permis, en tout cas, au Front de se présenter dans les listes de 120 municipalités, soit l'équivalent en candidats de 60% des conseillers municipaux de l'ensemble du pays.
Il y a ensuite sa fille Sarra qui, à 18 ans et 10 mois, non seulement votait tout à l'heure pour la première fois de sa vie, mais qui se présente également dans une liste du parti de son père pour la circonscription de Tunis. Un conseil municipal sans la fraîcheur représentative de la jeunesse et de ses préoccupations peut facilement se momifier ou se retrouver hors de son temps.
Alors ne nous demandons pas pour qui Hamma Hammami a voté.