AA/ Tunis
Selon la Constitution tunisienne promulguée le 10 février 2014, le chef de l’Etat a pour charges essentielles de déterminer les politiques générales dans les domaines de la défense, des relations étrangères et de la sécurité nationale relative à la protection de l’État et du territoire national, comme de veiller au respect de la constitution.
Si l’élection d’un président se faisait sur présentation d’un curriculum vitae, Béji Caïd-Essebsi, candidat de Nidaa Tounès, aurait eu toutes les chances de remporter le second tour de l’élection présidentielle tunisienne du dimanche prochain. Il peut en effet se prévaloir d’une formation et d’une expérience qui auraient fait de lui le candidat favori au regard des critères définis par la constitution.
Mais conscient qu’il ne s’agit pas uniquement de cela, le candidat s’évertue à donner une perspective à son riche passé politique, à trouver un élan nouveau à cette ténacité particulière qui le caractérise et qu’il veut encore et toujours mettre à l’épreuve. En lançant sa campagne électorale, n'a-t-il pas déclaré sa candidature «utile [...] pour le pays » expliquant qu’il est «porteur d'un projet qui est de ramener la Tunisie à un État du XXIe siècle ».
Pourtant Béji-Caïd Essebsi peut être dit «homme du siècle passé» parce qu'il a commencé à s’essayer à la politique dès les années 50, quand il était encore étudiant à Paris. Il s’était alors engagé dans la lutte nationale contre le protectorat français avec les militants du néo-Destour. Et de retour à Tunis, il s’est rapproché encore plus du «leader du mouvement national », Habib Bourguiba, qu’il a connu en France.
Après l'indépendance du pays il a été chargé de plusieurs postes dans les affaires sociales et l'administration régionale ou le tourisme. Mais sa véritable carrière politique commence au ministère de l’Intérieur où il est nommé directeur de la sûreté nationale avec, entre les mains, le brûlant dossier d’un complot contre Bourguiba, alors président de la République. Le métal se devait de durcir. En 1965, il est chargé du portefeuille de l'Intérieur. Signe que le «Zaïm» appréciait déjà les qualités sécuritaires de l’homme. Ce qui demeurera du reste une tâche sombre dans la mémoire des opposants de tous bords. Mais qu’importe, l’élan politique de Caïd-Essebsi était déjà pris puisqu’ en 1969 il a été nommé ministre de la Défense.
Le candidat de Nidaa Tounès a ainsi la conviction de bien connaitre la Tunisie et ses rouages sécuritaires et militaires. Lors d’un récent meeting électoral dans la province de Kasserine, frappée par le terrorisme, il a fait état de cette assurance : «Nous visitons les nôtres à Kasserine et nous saluons les militants et les résistants de la région qui se sont aventurés dans les montagnes (par le passé pour combattre l’occupation française). Il est désolant de voir qu’aujourd’hui, d’autres (les terroristes) se réfugier dans ces mêmes montagnes. Cependant, nous allons les faires descendre», a-t-il promis.
Le polissage de l’homme et du politique commence par une première expérience diplomatique en tant qu’ambassadeur de Tunisie à Paris. Puis, en 1981, Béji Caïd Essebsi se trouve à la tête du ministère des Affaires étrangères où il montre une grande capacité à gérer des dossiers aussi épineux que les relations avec le turbulent voisin libyen Mouammar Kadhafi, la guerre du Liban, l’accueil des combattants palestiniens en 1982 après le siège de Beyrouth et le bombardement par l'armée de l'air israélienne du quartier général de l'OLP en Tunisie en 1985. Le vote de la résolution des Nations Unies condamnant cette agression israélienne a été le couronnement de sa carrière à la tête de la diplomatie tunisienne, mais pas de toute sa carrière politique.
Plus tard, quand Zine El Abidine Ben Ali, a été chassé par la révolution populaire du 14 janvier 2011, Béji Caïd Essebsi a été appelé à la tête du gouvernement le 27 février de la même année, le temps de rassurer un pays qui semblait à la dérive, de «restaurer l’autorité de l’Etat» comme il aime à le répéter et d’organiser les élections de l’Assemblée nationale constituante à laquelle est confiée la rédaction de la constitution. Il s’en est acquitté et a même fait quelques exercices diplomatiques pour rappeler aux Tunisiens que c’était là son domaine de prédilection et que le métal est toujours brillant. Il a ainsi multiplié les rencontres avec les grands de ce monde, a été invité au G8 et reçu par le président américain Barack Obama.
Après quoi il a cédé le pouvoir à Mohamed Jebali, du mouvement Ennahda, majoritaire aux élections. Car en politique, Béji Caïd Essebsi sait reculer, attendre et assumer de longues traversées du désert. Ne l’a-t-il pas fait en 1971 quand, en raison d'un conflit au sein du parti au pouvoir, il en a été exclu pour ne revenir que plusieurs années après? De même en 1991, n’a-t-il pas décidé de se retirer de la scène politique après avoir été président de la Chambre des députés sous le régime de Ben Ali ? Il n’y est revenu que 20 ans plus tard à la faveur d’une révolution, affirmant qu’il est encore capable de mener la Tunisie à bon port et de «préparer les plus jeunes à reprendre le flambeau».
Cette mission qu’il s’assigne aujourd'hui consiste pour lui à «édifier un Etat moderne et équitable, une nation civilisée fière de son identité arabe et islamique et un gouvernement responsable […] qui veille à la sécurité et aux libertés».
A l’approche du verdict électoral Béji Caïd-Essebsi, comme pour réaffirmer que le temps lui appartient déclare devant ses partisans los d’un meeting à l’Ariana près de Tunis:«J’ai confiance en le peuple tunisien. Nous attendons sa décision et je respecterai le choix du peuple».