AA Tunis / Slah Grichi
Il y a quatre ans environ et bien avant qu'il n'annonce sa candidature à la magistrature suprême, Kais Saïed livrait à Anadolu, en tant qu'universitaire constitutionnaliste, sa vision sur la crise dans laquelle le pays s'enlisait, sur les compétences du chef de l'État, les carences de la Constitution et, surtout, l'amendement du Code électoral que le président de la République, feu Béji Caïd Essebsi voulait introduire pour remédier à l'éclatement et au chaos qu'il a engendrés au Parlement, avec sa propre conception du mode de représentativité au niveau du législatif.
Le projet que le président préparait
Sur le volet économique qui ne semblait pas être son fort, il n'allait pas trop s'étendre, affirmant que la Tunisie suivait le même cheminement, à savoir celui édicté par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. Ce qui n'était pas tout à fait le cas, puisque pour se maintenir, les différents gouvernements et le Parlement contentaient pratiquement toutes les revendications sociales. Il suffisait d'une grève ou d'un sit-in. Donc, ni austérité ni réduction budgétaire ou salariale.
A propos de l'Exécutif à deux têtes, Kais Saïed disait, à l'époque, que le président de la République avait beaucoup de pouvoirs dont il a énuméré quelques-uns et ce, malgré les apparences, le partage inégal des compétences de l'Exécutif avec le chef du gouvernement et une Constitution (de 2014) "sur mesure, au profit de ceux qui l'ont écrite" (NDLR : entendre la Troïka majoritaire à l'Assemblée constituante, composée par Ennahdha, le Congrès pour la république et Ettekattol).
Il critiquait, d'un autre côté, que l'initiative d'amender le Code électoral et la Constitution, en projetant de nommer une commission pour s'y pencher, vînt du chef de l'État. "Ce n'est pas innocent. C'est une prérogative qui devrait émaner du législatif", assure-t-il, exprimant ses craintes que "dynamique juridique provoquée par Caïd Essebsi ne cachât une volonté de retour en arrière avec la prédominance d'un seul parti et ne débouchât sur une atteinte aux côtés libertés".
Il "glissait", à ce propos, ce qui aurait pu paraître comme une anomalie : "le problème n'est pas tant Code électoral, que choix politique". Ses propos se clarifieront lorsqu'il abordera avec nous sa proposition de ce que devrait être le mode de la représentativité législative qui, en fait, était et est toujours, la base même de son projet politique. Mieux, elle était, avec sa probité et son intégrité reconnues, le cheval de bataille de ses proches partisans qui préparaient le terrain à sa probable candidature à la présidentielle, avec les jeunes des quartiers et des régions défavorisées, comme cible privilégiée.
Saïed nous le dira clairement dans l'interview qu'il nous a accordée : "la Constitution n'est pas ce qu'ils ont rédigé au Bardo. Elle est les revendications, les slogans et les graffitis que les jeunes ont écrits sur les murs des villes et des villages". Un dénigrement clair de la Constitution et des députés constituants qui en sont les auteurs. Il va plus loin en mettant en doute la représentativité de ces derniers : "par ce système de listes, ils sont redevables à ceux qui les ont choisis, pas à leurs électeurs, donc le peuple". Et de nous exposer sa "pyramide inversée", ou "construction par la base", comme mode électoral.
Cela consiste à partir d'élections locales et nominatives d'un représentant dans chacune des 2074 "emada" (agglomération ou sous-délégations) que compte le pays. Les élus sont répartis en comités locaux dans les 264 délégations, puis en comités régionaux au niveau des gouvernorats, avant de passer au Conseil législatif national, équivalent de Parlement. Ces deux passages ne se font pas par élection, mais par tirage au sort et avec système de rotation périodique. Les électeurs peuvent, sous certaines conditions, retirer la confiance à leur représentant. Ce sont eux aussi qui définissent, avec leur conseils locaux et régionaux, les projets de développement qu'ils jugent nécessaires et qui seront portés au Comité législatif national qui les propose comme politique nationale de l'État.
De la suite dans les idées
Schématique comme projet, mais ce qui est certain c'est qu'il a convaincu, par sa dimension inclusive et participative, beaucoup de Tunisiens, notamment les jeunes marginalisés ou chômeurs. D'autant qu'il est porté par un homme qui a su dégager une sobriété, une intégrité et un sens de la justice manifestes. Cela l'a porté à Carthage.
Aujourd'hui, il s'avère de plus en plus clair que Kais Saïed n'a brigué la présidence que pour mettre à exécution sa vision de ce que doit être le régime politique, notamment le législatif, tel qu'il nous l'a exposé, il y a près de quatre ans.
Et tout laisse à croire qu'il a commencé à le faire, les mesures exceptionnelles qu'il a prises le 25 juillet dernier et l'article 117 qui a suivi, n'en étant que le prélude. En effet, pas plus tard qu'hier, il appelait au suivi immédiat du rapport de la Cour des comptes relatif aux graves infractions commises par des partis majoritaires, lors des campagnes électorales de 2019, ce qui entraîne l'invalidation -même à posteriori- de leurs listes. Il ordonnait, en parallèle, un audit sur les dons et les prêts, obtenus ces dernières années. Et quand on sait les suspicions de corruption qui les entourent, il est à attendre qu'une vague d'arrestations de députés, d'hommes politiques et d'anciens responsables va s'en suivre. Rien de mieux pour laisser se disloquer le Parlement, sans avoir à le dissoudre et, en même temps, discréditer davantage les partis, voire le système qu'ils représentent. Et tant mieux si de gros "légumes" des institutions de la Société civile se trouvent impliqués et tombent dans le panier. Car si Saïed n'a jamais caché qu'il voulait balayer "le système de la corruption", il a tendance à mettre tous ceux qui représentaient l'Etat, dans le même sac, pour défricher le terrain, avant d'annoncer sa feuille de route et les réajustements politiques qu'il veut apporter et qui soutiendront, directement ou indirectement, son projet et sa "pyramide inversée", où il n'est point, sinon fort peu, question de partis ou d'organisations de la Société civile.
Plus significative encore est la manière dont il a appréhendé le Dialogue national auquel il a été contraint par des pressions aussi bien intérieures qu'extérieures et dont il les a, de fait, exclus, se contentant de plateformes "avec les jeunes et...le peuple tunisien" pour qu'ils expriment leurs attentes et leurs conceptions des réajustements ou changements politiques à apporter. Entretemps, des coalitions de ses partisans sillonnent le pays pour mener des campagnes explicatives du projet du président et lui rallier les soutiens. Le dernier rassemblement en date s'est tenu, il y a une semaine à El Kabaria, un quartier populaire des faubourgs de Tunis, où Sonia Cheriti, un membre influent du premier noyau de la campagne de Saïed, a débattu du programme du président et du "devoir du citoyen de participer à la chose publique, notamment le vote, sous peine de possibilité de sanctions".
Pas très rassurant, commentera un collègue journaliste qui rappelle le récent post de Ridha Chiheb Mekki (dit Lénine), la tête pensante du projet du chef de l'Etat, où il écrit, entre autres, "L'heure du tri a sonné...Il n'est plus besoin de convaincre les ennemis du projet du président, de sa pertinence ou de son historicité...Le temps est à l'implication de ses partisans... Il n'est plus question de confondre entre le droit à la différence et l'exploitation de ce droit pour des intérêts autres que ceux de l'Etat". Cela peut ne pas tranquilliser les réfractaires de Saïed ni renvoyer une impression très positive auprès de partenaires de la Tunisie, mais cela a l'avantage de montrermontrer que, comme l'a dit le Professeur Ahmed Chaftar, actif dans l'approche du président : "Nous passons de l'explicatif à la concrétisation juridique et institutionnelle".
Seulement, par de tels propos, ne sont-ils pas en train de faire preuve de précipitation et de rendre la tâche encore plus difficile à Saïed, car rien n'est encore gagné et l'opposition à son projet risque de se radicaliser davantage? C'est qu'il y a trop d'exclus et cela ne plaît pas à tous, ni ici ni ailleurs.
* Les opinions exprimées dans cette analyse n'engagent que leur auteur et ne reflètent pas forcément la ligne éditoriale de l'Agence Anadolu.
**Slah Grichi, journaliste, ancien rédacteur en chef du journal La Presse de Tunisie.
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