AA /Tunis / Slah Grichi (**)
Dès l'annonce de son projet de loi, au tout début de ce 2023, visant à rééquilibrer les caisses sociales, à travers essentiellement le relèvement progressif de la retraite de 62 à 64 ans et à 43 la durée minimum des cotisations sociales, le président français a suscité une fronde quasi-générale parmi la population, les partis politiques et les milieux syndicaux. Les mouvements de protestation n'ont pas tardé à s'organiser, tantôt encadrés, tantôt spontanés, partout à travers la République.
-Le passage en force
A partir de mi-janvier, les principales Centrales ouvrières, dont les puissantes CGT, CFDT et FO appelaient à des rassemblements et à des grèves dans divers secteurs, qui allaient se durcir, au fur et à mesure qu'Emmanuel Macron et son gouvernement, notamment la Première ministre, Elisabeth Borne, se démenaient pour expliquer et essayer de convaincre du bien-fondé de ce projet. Rien n'y fit; les grèves se multipliaient, perturbant les névralgiques transports publics, les coupures ciblées de l'électricité, touchant les établissements et les administrations étatiques, se faisaient répétitives, des manifestants occupaient des grandes surfaces et des sites symboliques… Le chef de l'Etat laissait faire et s'accrochait à sa réforme, arrachant, le 11 mars, l'approbation du Sénat, bien que depuis la veille, six des sept raffineries de pétrole de la France métropolitaine fussent bloquées.
Il faut dire que ce "succès" auprès des sénateurs était peu glorieux, leur président ayant tenu à clarifier les choses, en chargeant publiquement le ministre du Travail de bien transmettre au locataire de l'Elysée une cinglante précision : "nous avons voté pour le projet…pas pour lui"…
Restait l'Assemblée où l'opposition à la réforme avait de fortes chances de l'emporter. Qu'à cela ne tienne. Macron poussera Elisabeth Borne à recourir,encore une fois, au fameux article 49.3 qui permet d'engager la responsabilité de son gouvernement pour faire passer une loi, sans vote, au risque soit de sa démission ou de la dissolution du Parlement et des législatives anticipées qui s'ensuivraient. Un risque bien faible, il faut le dire, car en 100 ans que compte la Vème République, une seule motion de censure a abouti et c'était le gouvernement de Georges Pompidou qui en avait fait les frais, octobre 1962.
Quoi qu'il en soit, elle le fera stoïquement, puisqu'elle y perdra la face, même si les deux motions de censure, déposées par l'opposition, seront rejetées et la réforme votée. C'est que quelques jours plus tôt, elle se fixait l'objectif de n'utiliser cet article 49.3 que pour des textes d'ordre financier, exclusivement. A l'évidence, son image passe en second, pour Macron. Et si elle est ternie, il sera toujours possible de lui trouver remplaçant(e).
- Effet boomerang
Quoi qu'il en soit, ce passage en force provoquera des réactions révoltées, dont celle de Fabien Roussel, le chef de file des communistes qui dira : "le Parlement aura été jusqu'au bout bafoué, humilié". Plus mesuré mais aussi réfractaire à cette option, le politologue expert en opinion publique, Antoine Bristielle, assènera : "ce passage forcé est une forme de brutalité qui va donner un second souffle à la mobilisation".
En effet et bien qu'approuvée par le Conseil constitutionnel le 14 avril, le jour où Paris croulait sous des amas de détritus, par la grève de plus de la moitié des éboueurs, puis promulguée dès le lendemain par décret présidentiel, la nouvelle loi ne cessait d'essuyer des rejets de partout. C'est ainsi qu'aux grèves, aux marches et aux autres manifestations, sont venus s'ajouter les tintamarres de casseroles par lesquels les frondeurs répondaient aux sorties de Macron. Façon de lui dire qu'on ne l'écoutait plus. Effet de boomerang comme le prédisait Bristielle. Un retour de manivelle qui a fait chuter à 25% la popularité du président et à 27 celle de Borne.
- La réforme, pas encore une réalité
Mais comme le gouvernement n'a pu convaincre ni les parlementaires ni la majorité des Français, pour beaucoup d'analystes et de spécialistes, la promulgation de cette réforme n'entraîne pas automatiquement sa validation politique, encore moins son acceptation sociale. C'est, d'ailleurs, ce que fait valoir Bertrand Pancher, président du groupe centriste Liot (liberté - indépendants Outre-mer territoires) qui, grâce à sa niche parlementaire, a présenté une proposition d'abrogation de la nouvelle loi des retraites qui sera examinée par le Parlement, le 8 juin prochain et qui pourrait, éventuellement, changer la donne, surtout si la pression de la rue devient trop forte. C'est pourquoi on s'attend à ce que l'opposition fasse bloc derrière Pancher et Liot.
De leur côté, les huit principaux syndicats, désormais unis dans une mobilisation commune et réunis en une intersyndicale, n'ont pas attendu cette initiative ni ne patienteront jusqu'à son issue. Déjà la veille de la décision du Conseil constitutionnel, Laurent Berger, patron de la CFDT, annonçait : "le combat est loin d'être terminé, quel que soit le verdict du Conseil". Les quatre influents syndicats de la SNCF répondaient, pour leur part, à l'appel du gouvernement à des pourparlers, qu'ils ne passeraient pas à autre chose "tant que cette loi n'est pas abandonnée". Quant à Sophie Binet, la numéro 1 de la CGT, elle n'y est pas allée par quatre chemins, en assénant : "aujourd'hui, le gouvernement n'a plus la majorité, ni sociale ni politique, pour réformer le pays… Il n'y aura pas retour à la normale, si la réforme n'est pas retirée".
- Le vrai test de vérité
Même si le ton diffère d'un Syndicat à un autre, variant entre refus catégorique et nuancé quant à un éventuel dialogue avec l'Exécutif, les huit grandes Centrales ouvrières restent homogènes sur le fond, à savoir faire tomber, du moins abroger, cette nouvelle loi des retraites et c'est par la rue qu'elles ont voulu faire entendre leur voix en ce 1er mai, jour symbole férié du travail et ce, à travers des marches, partout en France.
C'est ainsi que du Nord au Sud, ils n'étaient pas très loin du million 500 mille, prévus par les Syndicats, à être sortis exprimer leur rejet de la réforme. 550 mille à Paris 130 mille à Marseille, un tout petit peu moins à Toulouse, 45 mille à Lyon, 15 mille à Rennes… Ces chiffres sont, comme toujours, récusés à la baisse par les autorités qui ont mobilisé plus de 12 mille policiers, dont 5000 pour le seul Paris, appuyés dans les grandes villes, par des drones. Cela n'a pas empêché des dégradations, des violences et des affrontements d'avoir lieu, d'où des interventions musclées, des dispersions forcées, le recours au gaz lacrymogène et de nombreuses arrestations, particulièrement à Paris, Toulouse et Lyon.
Malgré ces incidents et le taux d'affluence, pas vraiment spectaculaire, le ton a été donné, présageant de la probable et désormais nécessaire recherche d'une sortie de secours honorable de ce bras de fer très engagé, entre opposition parlementaire et Syndicats unis, d'un côté et Emmanuel Macron, de l'autre. Ce ne sera certainement pas sans "casse" et l'on se demande si Elisabeth Borne ne sera pas le mouton de panurge de cette réforme des retraites, dont on ne finira pas, de sitôt, de parler. Cela est sûr…
(*)Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que leur auteur et ne reflètent pas forcément la ligne éditoriale de l'Agence Anadolu.
(**)Slah Grichi, journaliste, ancien rédacteur en chef du journal La Presse de Tunisie.