AA/Tunis/ Nadia Akari
Désir d’un leader fort mais préférence d’un régime parlementaire ; économie privilégiée à la démocratie, mais attachement aux droits fondamentaux ; engouement pour une démocratie imprégnée des valeurs de l'islam, mais moins de penchant pour les partis religieux; nostalgie de l'ère Ben Ali, mais attachement à la démocratie; désillusion économique, mais optimisme persistant.
Telles sont certains des paradoxes du citoyen tunisien, à la veille d’élections décisives, d’après une enquête, publiée le 15 octobre par le Pew Research Center, basé à Washington D.C., sur un échantillon représentatif de 1000 personnes sondées entre avril et mai 2014.
Pour Ahmed Manai, président de l'Institut Tunisien des Relations Internationales, "les Tunisiens, forts de l'expérience des quatre dernières années, sont en train de revenir à des positions plus sages et plus équilibrées. Quant à leur optimisme, malgré leurs difficultés actuelles, ils le doivent tout simplement à leur culture arabo-musulmane quasi-fataliste." a-t-il déclaré à Anadolu, en commentant cette étude.
Le facteur sociologique et historique est également déterminant pour Soufiane ben Farhat, écrivain et analyste politique tunisien, qui trouve que ces résultats ne sont pas tellement paradoxaux "pour peu que l'on gratte dans l’histoire du pays".
"C'est de l'optissimisme, comme dirait l'écrivain Emile Habibi ! Une conjugaison de l’optimisime de la volonté et du pessimisme de l’intelligence. Déçu de la classe politique, le Tunisien revient à une forme ancienne d’un Etat fort, une quête au coeur de la traditon islamique par ailleurs", estime Ben Farhat dans une déclaration à Anadolu.
"Ce qui apparaît paradoxal, n’est en fin de compte que frilosité et désamour par rapport à une classe politique jugée indigne de la confiance des Tunisiens. N’empêche qu'ils restent profondément attachés aux valeurs démocratiques et à l’Etat. De tout temps ils l'ont été, y compris pendant leur révolution", selon lui.
Voici les principales contradictions des résultats de l'enquête
• Délicate équation entre Régime parlementaire et leaderhip fort
Si la Tunisie s’est dotée en janvier dernier, d’une Constitution ouvrant la voie à un régime parlementaire mixte, une majorité semble avoir glissé, au fil de trois années mouvementées, vers une envie de Leadership présidentiel fort et rassurant.
Près de 60% sont convaincus qu’un « chef d’Etat fort » est plus à même de résoudre les difficultés du pays et de le mener sur la voie du succès ; une augmentation de 22 points par rapport à 2012 où ils n’étaient que 37% à le penser.
Par comparaison, les Tunisiens ne seraient plus que 38% à estimer que l’amélioration de la situation du pays proviendrait d’une forme démocratique de gouvernement, alors que le taux atteignait les 61%, en 2012.
La présidentielle semblent même, d’après certains observateurs, prendre le pas sur les législatives, pourtant bien plus importante constitutionnellement parlant selon le sociologue et politologue français Vincent Geisser, dans une déclaration à Anadolu.
• « Nostalgie » du régime Ben Ali mais aspiration démocratique
Eventuelle nostalgie pour les années pré-révolution ou «désillusion économique » pour citer Vincent Geisser, 51% des sondés pensent que la situation de la Tunisie est pire que du temps de l’ancien despote Zine El Abidine Ben Ali et seulement 35% pensent qu’elle s’est améliorée.
Une tendance qui encourage peut-être une vieille garde politique, dont des figures du régime Ben Ali, qui, mettant en avant leurs expériences et bilans en matière de sécurité et économie, se présentent à ces élections législatives.
• Baisse du soutien à la démocratie mais revendication de droits
Si en 2012, ils étaient 59% à privilégier une économie forte à une démocratie solide, ils sont aujourd’hui 73%, soit un bond de quatorze points en deux ans. Seulement 25% préfèrent, aujourd’hui, une « bonne » démocratie à une « forte » économie.
Pour les fondements du système démocratique, l’amélioration de conditions économiques arrive ainsi en tête avec 94%. Seulement 48% privilégient la démocratie à tout autre type de régime politique, comparés à 63% en 2012.
Plus que 25% se disent même prêts à accepter un gouvernement non-démocratique, soit une augmentation de 6% par rapport à deux années auparavant. Après trois années d'instabilité, 62% des sondés se disent plus favorables à un gouvernement stable, même avec des «faiblesses » démocratiques, qu’à une démocratie forte présentant des « risques d’instabilité ».
Mais si les Tunisiens se disent de moins en confiant en la démocratie, ils ne souhaitent cependant pas faire l’impasse sur leurs droits démocratiques.
Plus de neuf tunisiens sur 10 sont convaincus qu’une Justice équitable est de la plus haute importance, tandis que des élections libres et démocratiques sont considérées, à 92%, essentielles.
Ils ne sont pas non plus prêts, à 68%, à renoncer à leur droit de manifester pacifiquement, à critiquer ouvertement leurs dirigeants (64%), et à des médias libres et non censurés (63%).
• Une démocratie musulmane, pas nécessairement de partis religieux
Toujours selon le rapport du Pew Research Center, les Tunisiens souhaitent, à une majorité écrasante, une démocratie basée sur les valeurs musulmanes. Ainsi, si 15% estiment que la religion n’a pas à influencer la politique et les lois, 53% désirent que celles-ci suivent les valeurs de l’Islam, tandis que 30%, jugent même qu’elles devraient se baser sur la Chariaa.
Cependant, seuls 48% estiment la participation de partis religieux dans la politique comme un droit important. Le parti islamiste, Ennahda, connaît ainsi une baisse de 33 points, faisant ainsi les frais du désamour pour l’alliance entre le religieux et le politique, et passant de 64% d’avis favorable en 2012, à 31% en 2014.
• Optimisme en dépit d’une situation économique « mauvaise »
Selon le rapport du Pew Research Center, 88% des Tunisiens jugent la situation économique actuelle « mauvaise », dont 56% « très mauvaise ».
Ils demeurent, cependant, en majorité optimistes ; 56 % considèrent que la situation s’améliorera, durant l’année prochaine, soit 6 points de plus que l’année dernière.
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