AA/Tunis/Saïda Charfeddine
Après avoir réussi à éviter le chaos post révolutionnaire, à élire une assemblée constituante, à adopter une nouvelle constitution, à sortir d’une grave crise politique par le dialogue, le peuple tunisien vient de prouver qu’il est capable de conduire le début d’une alternance démocratique et pacifique au pouvoir. La première dans les pays des «révolutions arabes». Mais quid de l’après?.
Considérée par les instances internationales comme le laboratoire de la transition politique pour ces «pays des révolutions arabes», la Tunisie vient de confirmer cette vocation en menant avec succès les législatives du 26 octobre. Ce qui lui a valu, dès le soir même du scrutin de dimanche dernier, de nouvelles manifestations de sympathie et «d’admiration » des grands de ce monde.
Durant les trois années de transition politique, les Tunisiens, tout en craignant à chaque secousse le scénario catastrophe, sont parvenus à contourner les dangers grâce à une sorte d’instinct de survie qui, s’il ne les soude pas complètement, évite au pays de se désintégrer.
Ils sont en droit d’en être satisfaits et fiers, car le dernier scrutin législatif, lui aussi, s’est passé sans incidents majeurs, sans actes de violence, avec une participation honorable et des résultats qui semblent être bien acceptés par toutes les parties prenantes bien qu’ils aient changé le rapport des forces politiques. Le mouvement Ennahdha, bénéficiant de structures et d’assises considérables et majoritaire dans l’actuel législatif tunisien, vient de perdre cette majorité devant son principal rival Nidaa Tounès.
Les Tunisiens peuvent aussi prétendre avoir eu assez de lucidité lors du vote de dimanche pour repousser les tentations de l’argent politique, d’un retour vers les caciques du régime de Ben Ali qu’ils avaient «dégagé» en 2011, ainsi que des appels démagogiques et populistes de tous bords. L’insuccès d’un richissime homme d’affaires, du mouvement des destouriens, du courant «Almahabba» ou du CPR, parti du président sortant, en sont autant de preuves.
Reste que, malgré les difficultés socio-économique du pays, le choix électoral a aussi quelque peu dédaigné les mouvements dont programmes et discours n’ont cessé de mettre en garde contre le libéralisme dont se revendiquent les deux partis arrivés en tête du scrutin. Le Front populaire (Gauche) est arrivé quatrième, doit ce rang beaucoup plus à un vote émotionnel et de sympathie qu’à son programme. C’est ce parti qui a payé la tumultueuse période transitoire en Tunisie par l’assassinat politique en 2013 de deux de ses plus grands militants, Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi. L’intransigeance et la probité dont ont fait preuve certains de ses députés à l’Assemblée nationale constituante ont également payé.
Les résultats du scrutin, même s’ils ne sont pas encore officiels, accordent la victoire à Nidaa Tounès et place Ennahdha en deuxième position avec un écart de 4 à 5 points et de 10 à 15 sièges au parlement. Le suffrage consacre ainsi la bipolarisation tant redoutée et décriée de la scène la scène politique tunisienne, sans accorder une majorité ni confortable ni encore moins absolue à l’un ou à l’autre des deux partis. Les civilités échangées depuis les premières estimations des résultats montrent que leurs dirigeants l’ont bien compris.
Mais la civilité des plateaux de télévision peut tomber dès qu’il s’agit de lutte dans les arènes et plus encore de comportement de la rue. Or, l’avenir de la Tunisie en dépend justement. Si l’attitude civile, pour ne pas dire citoyenne, demeure et devient la règle, l’optimisme sera permis, sinon tous les précipices sont à craindre.
Il n’échappe à personne que le vote en faveur de Nidaa Tounès a été en bonne partie un «vote sanction» contre le mouvement Ennahdha et ses alliés de la Troïka qui ont gouverné pendant les premiers mois de la transition politique. Il s’agit maintenant pour le parti gagnant, surtout s’il s’assure d’alliances solides, de ne pas céder aux tentations «du parti fort» avec marginalisation de son rival, esprit revanchard, voire chasse aux sorcières.
Pour le mouvement Ennahdha, la prochaine période sera aussi celle du test. Saura-t-il confirmer par le comportement citoyen, son discours pluraliste? Serait-il capable de se défaire de cette volonté récurrente d’une gouvernance consensuelle si jamais ses alliances ne lui permettent pas de l’imposer ? Ses partisans seraient-ils des «bons perdants» ?
Autant de questions déterminantes pour le prochain mandat législatif de cinq ans. La nouvelle constitution ayant opté pour un régime parlementaire mixte, Il revient au futur parlement et aux formations politiques qui l’animeront de prouver si oui ou non, la Tunisie est capable d’une réelle alternance au pouvoir, qui sera issu d’un législatif intégrant toutes les orientations idéologiques de ses citoyens, de la Gauche à l’islam politique pourvu qu’elles soient non violentes.