Esma Ben Said
04 Avril 2018•Mise à jour: 04 Avril 2018
AA/Tunis/Slah Grichi
Soweto, une banlieue noire à quelques quinze kilomètres au sud-ouest de Johannesburg, appelée également Township, a longtemps été le fief et le symbole de la lutte contre le régime ségrégationniste blanc de l'Apartheid. Des résistants et des résistantes qui l'ont investie, qui y ont émergé et qui s'y sont imposés, aucun nom n'aura été autant controversé que celui de Nomzamo Winifred Zaniyiwe Madikizika - Mandela.
En éternelle insoumise qui suscitait l'admiration et même l'adulation d'un côté, la peur et la haine -des colons, surtout- de l'autre, celle qui sera surnommée "Winnie, la mère de la nation", aura été dans la gloire comme l'adversité une lionne indomptable, qui a toujours pu et su trouver les ressources pour se relever et rugir de nouveau.
Une redoutable résistante
Alors qu'elle était âgée de 25 ans (elle est née le 26 septembre 1936), Nelson Mandela son mari est contraint d'entrer dans la clandestinité, après quatre ans de mariage. Il lui laisse dans les bras deux fillettes en bas âge et dans l'esprit la conviction de l'inéluctable lutte contre le gouvernement racial blanc.
Elle assumera tout... Et davantage, lorsque son époux est arrêté en 1962 et condamné à la prison à vie. N'étant autorisée à le voir qu'une fois tous les six mois, emprisonnée elle-même, subissant tortures, sévices et assignations à domicile dans le voisin Etat libre Orange, elle fait vite de se radicaliser dans son engagement résistant, au point de devenir la figure de proue de l'aile dure de l'ANC (Congrès national africain).
Les années d'exactions et de supplices qu'elle endure la durcissent chaque jour un peu plus jusqu'à l'insensibilité presque. Elles lui feront dire beaucoup plus tard : "quand la douleur devient un mode de vie, je ne ressens plus de peur".
Elles la mèneront aussi vers les solutions extrêmes et lui enlèveront tout sentiment de pitié envers les ennemis et les collaborateurs avec le régime. Elle prônera "une balle, un boer (colon blanc)" et justifiera le supplice du pneu de feu autour du cou des traîtres noirs : "avec nos allumettes et nos pneus enflammés, nous libérerons ce pays". A sa décharge, le système d'asservissement des noirs adopté par le régime blanc et la rare férocité dont il faisait preuve vis à vis des activistes résistants.
Et si l'on découvrira plus tard, qu'elle est carrément tombée dans la dérive, il n'empêche qu'elle s'est battue bec et ongles autant sur le terrain qu'en dehors, pour la libération de Nelson Mandela, devenu de l'intérieur même de sa cellule au Cap (1962 - 1990) le symbole et le mythe de la résistance. Elle y a beaucoup contribué. Sa libération mettra à nu les inconciliables divergences entre ce que cet avocat est demeuré et ce que son épouse était devenue.
La farouche opposante de Mandela
Si sa popularité et son poids au sein de l'ANC et dans l'ensemble du pays, notamment auprès des anti-blancs, ne souffrent pas l'ombre d'un doute, son mari qui a choisi de s'engager dans la voie de la réconciliation et de la non exclusion, s'est trouvé embarrassé par une Winnie désormais envahissante, super puissante et qui ne cachait pas son refus de voir un Gouvernement noir collaborer avec des blancs.
Revancharde, à peine si elle ne demandait le renversement des rôles. Soit l'opposé de ce que voulait Nelson Mandela qui de l'embarras est vite passé à la gêne, voire la honte, quand l'affaire de l'adolescent de 14 ans qu'elle avait fait battre à mort parce qu'elle le soupçonnait de collusion avec le système, a refait surface. Obligé de prendre ses distances, la séparation du très célèbre couple est rendue publique dès avril 1992. Le divorce sera prononcé quatre ans plus tard.
Entre temps et même après, Winnie connaîtra la disgrâce et frôlera la déchéance, sans toutefois y sombrer. Reconnue coupable et condamnée pour d'autres affaires en plus de celle de l'adolescent : torture, fraudes, malversations..., elle évitera la prison et ses peines seront commuées en amendes. Difficile de mettre derrière les barreaux l'égérie et l'icône de la résistance.
Renaissant invariablement de ses cendres et aussi extraordinaire que cela pût paraître, c'est elle qui quelques mois avant les élections de 2014, dénoncera publiquement l'incompétence et la corruption des responsables de l'ANC en les houspillant : "quelle visage allez-vous montrer aux électeurs?".
Mieux, ou pire, elle s'attaquera à son intouchable d'ancien mari en lui lançant plusieurs griefs : ne pas avoir rejeté un Prix Nobel partagé avec Frederik De Kierk le dernier président blanc de l'Afrique du Sud, avoir favorisé l'économie des anciens colons, s'être laissé aller à devenir "une fondation privée" et avoir accepté qu'une statue à son effigie soit installée dans un quartier de riches à Johannesburg et pas à Soweto.
Puissante et influente jusqu'à ces deux ou trois dernières années où l'âge et la maladie l'ont contrainte à un certain retrait. Dans sa dernière sortie publique, sous forme d'une vidéo, elle n'a pas oublié sa rancoeur envers l'Archevêque Desmond Tutu qui, lorsqu'il présidait la Commission de la vérité et de la réconciliation, a réussi à lui imposer l'"humiliation" en lui extorquant des aveux sur ses méfaits qu'elle a reconnus du bout des lèvres. Celui-là, elle ne lui pardonnera jamais.
Sacrée Winnie, fière et indomptable jusqu'au bout. Repose en paix.