AA – Ankara
Les événements au Venezuela sont, comme l'assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, est la violation du droit international, a déclaré le président du Centre de recherche et d'application des Etudes sur l'Amérique latine à l'Université d'Ankara (LAMER), le professeur Necati Kutlu.
Le professeur Kutlu a accordé une interview à l'Agence Anadolu à propos des événements survenus au Venezuela.
L'opposant Juan Guaido, aussi président du Parlement vénézuélien, s'était proclamé "président par intérim", et a été reconnu par plusieurs pays dont les États-Unis, alors que d'autres, la Turquie notamment, ont déclaré soutenir fermement le chef de l'État, Nicolas Maduro.
Pour le professeur Kutlu, reconnaître Guaido est égal à détruire le droit international et la justice.
"Tout comme l'assassinat de Jamal Khashoggi, ce qui se passe au Venezuela est aussi la violation du droit international, a-t-il insisté. Dans tous ces deux cas, fermer les yeux ou ne pas y aboutir, transformera les valeurs et équilibres fondamentaux dans le monde."
Question: Le Venezuela n'est pas un pays très connu en Turquie. Pouvez-vous raconter son importance ?
Kutlu: Le Venezuela est l'un des pays les importants de l'Amérique latine. Je veux surtout souligner son aspect historique. C'est le premier pays où est né l'idée d'indépendance pour se propager sur le continent après. Francisco de Miranda, le père de l'idée d'indépendance, est issu de Caracas, ainsi que Simon Bolivar qui a achevé la lutte pour l'indépendance après l'incarcération de Miranda en Espagne. Par ailleurs, le pays dispose également des réserves pétrolières souterraines les plus riches au monde.
Question: Les événements se sont développés très rapidement dans l'espace d'une semaine. Comment évaluez-vous tout cela ? Comment le Venezuela est arrivé à ce stade ?
Kutlu : Le Venezuela a traversé la période dite "révolution", ou le socialisme bolivarien sous Chavez. La tendance bolivarienne durant la présidence de Chavez avait été adoptée à travers le discours de lutte contre l'inégalité dans la répartition des revenus, le mauvais usage des ressources, l'oligarchie, l'hégémonie des États-Unis dans la région, et pour l'égalité et plus de liberté. Les États-Unis ont essayé de faire pression sur le Venezuela, dans le domaine économique, durant la présidence de Chavez, et y ont réussi de temps à autre. Après la mort de Chavez, Maduro n'est pas devenu président par intérim. Des élections ont été organisées. Puis des élections ont été organisées en 2018 pour un deuxième mandat. Les divergences se sont approfondies alors. L'Organisation des États américains et le groupe de Lima ont commencé à s'efforcer pour changer le pouvoir au Venezuela. Cela ne s'est pas réalisé. En plus, Maduro a remporté les élections une nouvelle fois, pour un deuxième mandat. Le jour où il a prêté serment, l'opposition a déclaré "ne reconnaître ni la légitimité de ces élections, ni le deuxième mandat de Maduro". Le point clé a été l'auto-proclamation de Guaido comme "président par intérim". Il s'est référé aux articles 233 et 333 de la Constitution, mais les conditions nécessaires n'étaient pas remplies. C'est Guaido qui a violé la Constitution. Cela relève d'un crime. Donc je m'attendais à une enquête, et je la considère donc comme un processus normal.
Question: Comment évaluez-vous la reconnaissance de Guaido par les États-Unis dans le cadre de droit international? Certains membres de la communauté internationale ont déclaré le reconnaître.
Kutlu: Nous avons, récemment, vécu deux événements importants. Le premier, c'était le massacre de Jamal Khashoggi dans le consulat de son propre pays. Ce meurtre n'est pas la violation, mais la destruction même du droit international et de la justice. Le droit international a été détruit tout comme la dépouille de Khashoggi. Et voici le deuxième événement survenu au Venezuela. Certains groupes peuvent dire que le Venezuela est mal géré. Le pays peut connaître des problèmes importants. Un taux d'inflation supérieur à 1 million % n'est pas normal. La pénurie alimentaire, le manque de médicaments, de produits de nettoyage ne sont pas des situations désirables. Mais il y a là un aspect de blocus, il y a des embargos, des restrictions sur le commerce extérieur. Les raisons peuvent être remises en cause mais ce qu'on ne peut pas faire, c'est de ne pas reconnaître le président élu alors qu'il y a un système judiciaire, une démocratie occidentale. De plus, dans le cas ici, un président de parlement qui s'est proclamé chef d'État, est pris au sérieux, ce qui est très bizarre. Quand vous confrontez la majorité des membres de l'Organisation des États américains, une superpuissance que sont les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, l'Allemagne, l'Espagne, vous commencez à questionner le monde, le système juridique et la justice.
Maintenant, reste à savoir ce qui dominera le monde, s'il n'y a plus de droit international et de justice. Car il doit y avoir des valeurs et notions qui doivent pouvoir les remplacer. On peut dire que le monde connaîtra des problèmes plus graves. Je pense que ces deux événements pourront changer l'histoire du monde et il faut immédiatement y intervenir. Le meurtre de Khashoggi est la destruction du droit international et de la justice, et c'est le même au Venezuela. Ignorer ces deux évènements ou ne pas aller au bout des choses changera les équilibres du monde et les valeurs fondamentales. Personne ne souhaite ça et chaque homme d’état qui a la tête sur les épaules, chaque intellectuel partout dans le monde, doivent s’opposer à cela.
Question: Les Etats-Unis veulent renforcer les pressions sur le Venezuela. Comment pensez-vous que les choses vont évoluer ? Jusqu’où peuvent aller les pressions sur Maduro ? Quels scénarios sont envisageables ?
Kutlu : Nous vivons un processus très dangereux. L’argent d’un pays gagné sur ses propres réserves naturelles est confisqué. Cet argent pourra être utilisé par ceux qui veulent s’accaparer le pouvoir par des moyens illégitimes. La société Citgo a été créée aux Etats-Unis par le Venezuela. Elle y possède des raffineries et près de 5000 stations essences. Citgo gère l’argent des structures, mais cet argent est bloqué aux Etats-Unis. Les richesses naturelles du Venezuela vont continuer à arriver mais l’argent sera bloqué aux Etats-Unis. Tout est complètement illégal. L’Histoire notera tout ça. D’un autre côté les pays européens veulent pousser le Venezuela à des élections anticipées, en imposant un délai de 8 jours. Ils prétendent être des démocraties avancées.
Que peut-il arriver après cela ? Nous en discutons avec des analystes d’Amérique Latine. L’un est un Ambassadeur du Pérou, Jorge Abarca del Carpio. Selon lui, le Venezuela doit être vu comme un ballon qu’on ne cesse de gonfler. Soit après un moment il va exploser, ça peut arriver à tout moment. Soit l’air contenu dans le ballon va d’une manière être libéré. C’est ce que nous souhaitons.
Il faut agir de manière plus calme en respect avec le droit. S’ils s’éloignent du droit, les deux parties peuvent se radicaliser. Depuis le 21 janvier, 40 personnes sont mortes lors des protestations. Il ne faut pas autoriser cela. Il faut d’abord donner au Venezuela les denrées dont il a besoin en urgence : alimentation, médicaments, produits d’hygiène etc.
Question : Attendez-vous que l’administration américaine choisisse d’intervenir militairement ?
Kutlu : L’Histoire de l’Amérique Latine a connu ce genre de choses. Au Panama. Rappelez-vous la Baie des cochons. Les guerres d’indépendance de Cuba. Une telle chose serait une catastrophe pour le pays. Mais cette hypothèse n’est pas nulle, car si Guaido est pris pour cible ou si les intérêts américains sont attaqués, la réponse américaine sera très forte. Si une procédure judiciaire est lancée contre Guaido, les Etats-Unis ont averti qu’ils le protègeront et qu’ils interviendront. Le risque existe donc mais nous ne voulons même pas l’envisager.
Question : Pensez-vous que la crise vécue au Venezuela peut se transformer en un conflit interne et laisser la place à des évènements sanglants ?
Kutlu : C’est une probabilité qui peut se renforcer en cas d’intervention étrangère. Les vénézuéliens ont un caractère fort contre les injustices. Les 40 victimes à ce jour le montrent. Je pense que ponctuellement des violences peuvent éclater, sans que ça devienne un conflit généralisé. Pour éviter cela, il faut trouver rapidement un support juridique pour une solution. Il faut lancer le dialogue mais cela n’est pas possible si certains disent qu’ils ne reconnaissent pas le gouvernement légitime. L’article 72 de la constitution vénézuélienne assure qu’après la mi-mandat d’un élu, avec les signatures de 20% de la population un référendum peut être organisé. A ce moment ils pourront par exemple demander par référendum si le président doit terminer ou non son mandat.
Une autre possibilité serait qu’une assemblée constituante soit formée pour réformer la constitution, l’actuelle constitution reconnaît une telle procédure. Une assemblée constituante existe, si elle coopère avec le Parlement, les choses peuvent avancer et un référendum peut être tenu. Ce qui pourrait ouvrir la voie à des élections généralisées.
Ainsi, l’opposition possède toujours deux voies de lutte démocratique, plutôt que de provoquer des affrontements an sein de la population. L’opposition, les deux parties, doivent choisir le combat sur des bases juridiques et démocratiques. Le meilleur apport de la communauté internationale pour le Venezuela serait un tel chemin, et la Turquie s’y emploie.
L’opposition doit être invitée à un tel processus, des aides doivent être apportées à la population et l’embargo doit être alléger. Les pays qui pousseront vers une telle solution gagneront le respect de la communauté internationale. Je pense que la Turquie peut jouer un tel rôle.
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