AA / Fatih Karakaya
La France est-elle en passe de compromettre la liberté de presse pour des raisons dites "confidentiel défense" ?
L’affaire des armes vendues par l’Hexagone à l’Arabie saoudite et qui auraient probablement servi à tuer des civils porte à croire que c’est le cas.
Les deux journalistes ayant révélé le scandale sur le site d’information "Disclose", provoquant des réactions et des contre-réactions ont dénoncé, en effet, des tentatives d’intimidation après avoir été interrogés par la police, en tant que citoyens et non pas en tant que journalistes.
Un autre journaliste de Radio France est également dans le viseur des enquêteurs.
Dans un communiqué publié le 14 mai et dont Anadolu a pu obtenir une copie, le site d'information Disclose a fait part de ses inquiétudes, face à la pression subie par ses journalistes qui ont révélé des informations classées "Confidentiel défense" concernant la vente d'armes françaises.
Le site Disclose qui se réclame comme un "média d'investigations à but non lucratif", dénonce dans ce communiqué, "l'audition à titre personnel et sous régime de l'audition libre dans les locaux de la Direction Générale de la sûreté Intérieure (DGSI)".
En effet, le 15 avril 2019, ce site avait publié une enquête intitulée "Made in France" révélant des informations classées "Confidentiel défense", relatifs aux ventes d'armes à l'Arabie Saoudite et aux Emirats Arabes Unis et qui seraient utilisées pour tuer des civils au Yémen.
L’usage d’armes "Made In France" pour tuer des civils au Yemen n’a été ni confirmé ni infirmé par les autorités françaises, mais a provoqué des réactions en cascade, dont notamment celle d’Amnesty international qui a demandé, entre-autres, d’auditionner les ministres concernés, pour mettre toute la lumière sur cette affaire.
L’audition de la ministre des Armées, Florence Parly, a eu lieu la semaine dernière à huis-clos à l’Assemblée nationale. L’opinion française n’a pu donc être éclairée sur l’usage de ces armes.
La ministre a, toutefois, justifié, lors d’une interview télévisée, la vente d’armes à l’Arabie Saoudite par l’existence de conventions antérieures entre les deux pays, mais aussi par l’existence d’intérêts français à défendre dans la région.
Dans la pratique, la classification "Confidentiel défense" est moins contraignante que le "Secret défense".
En d'autres termes, la divulgation d’informations "Confidentiel défense" est de nature à nuire à la défense française, tandis que la divulgation d’informations "Secret défense" y nuit gravement.
Par ailleurs, le communiqué de "Disclose" s'interroge sur l'opportunité de confier "l'enquête préliminaire, ouverte en décembre sous l'autorité de la section terrorisme et atteinte à la sûreté nationale".
Les journalistes de Discolse estiment que cette "procédure prive les journalistes de Disclose des garanties apportées par les lois sur la liberté de presse".
En effet, d'après le communiqué, le fait que les journalistes soient entendus à titre personnel et non en tant que journalistes "confirme la volonté d'exercer une pression personnelle".
Dans un entretien accordé à la chaîne France 24, le 17 mai, Mathias Destal, co-fondateur du site Disclose, affirme que son collègue et lui-même ont été entendus séparément et que "les enquêteurs n'ont jamais posé de questions sur l'enquête elle-même".
Destal affirme que l'objectif des enquêteurs était de connaître la "source" qui a fait parvenir les documents au média d'investigation.
En réaction, le premier ministre français, Edouard Philippe, assurait, jeudi 16 mai sur la radio France Info, que "cette enquête n'intimidait pas et n'avait pas pour objectif d'intimider les journalistes".
Or, le journaliste mis en cause conteste cette version et assure que "c'est une tentative d'intimation aussi bien pour les journalistes que pour ses sources".
Par ailleurs, Amnesty International a dénoncé, dans un communiqué publié le 14 mai, avec seize autres ONG, une atteinte manifeste à la liberté de presse. "La menace de poursuites contre les trois journalistes, réaffirmée la semaine dernière par Florence Parly, constitue une atteinte inacceptable à la liberté de la presse et la protection des sources journalistiques", a souligné l’ONG.
Du côté des politiques, cela a été plutôt marqué par une quasi absence de réactions. Seuls Benoît Hamon, tête de liste du Printemps Européen pour les élections européennes et Alexis Corbière député La France Insoumise ont réagi sur les réseaux sociaux.
"Ce gouvernement est prêt à tout, y compris à mettre en cause des libertés fondamentales, pour dissimuler des faits qui sont potentiellement graves", accusait l'ancien candidat des socialistes à la présidentielle.
De même, le député de la France insoumise écrivait : "Cette pression judiciaire sur les journalistes de Disclose, qui ont fait leur travail est intolérable. Nous avons le droit de savoir que des civils sont en danger en raison des armes françaises utilisées par l’Arabie Saoudite au Yémen. Pas touche à la liberté de la presse!".
Cela étant, les allégations liées aux ventes d'armes servant –probablement- à tuer des civils n'ont pas amené le président français Emmanuel Macron à changer d’avis.
Alors que des recours avaient été déposés la semaine dernière en France pour empêcher le chargement de nouvelles armes à bord d’un cargo saoudien depuis le port du Havre, le président français avait déclaré "assumer la vente d’armes françaises à l’Arabie saoudite, assurant avoir la garantie qu’elles n’étaient pas utilisées contre des civils" au Yémen.
Pour autant le flou subsiste sur la livraison de ces armes. Aucune information officielle n'a été communiquée depuis le départ du cargo.
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