AA / Srinagar, Jammu-et-Cachemire / Nusrat Sidiq
La destruction de maisons lors d'opérations militaires menées dans la partie du Cachemire administrée par l'Inde, oblige les habitants de cette région contestée et déchirée par les conflits à se retrouver sans abri et à abandonner tout espoir.
Lors de l'une des opérations de répression les plus longues et les plus dévastatrices de ces derniers temps, quatre familles se sont retrouvées sans abri le 14 mars. L'échange de coups de feu dans le village de Rawalpora, dans le district de Shopain, au sud du Cachemire, s'est soldé par la mort de deux militants locaux, dont un dirigeant présumé de Jaish-e-Muhammad, Sajad Afghani, originaire du village.
L'une des six maisons rasées appartenait à la famille de Sajad Afghani. L'opération a duré plus de 70 heures. De la fumée a continué à émaner des lieux pendant des jours, selon les habitants, alors que des centaines de personnes continuaient à visiter le village, entouré de vergers de pommiers verdoyants, après l'opération.
Plus de quatre mois après la fusillade, le 20 Juin, date de la célébration de la Journée mondiale des réfugiés, l'Agence Anadolu a rendu visite à ces familles.
- "Nous avons tout perdu"
"Nous ne possédons plus rien. Nos habitations, que nous avons mis des années à construire, ont été rasées en un clin d'œil. Nous avons été spoliés émotionnellement, physiquement et psychologiquement. Même notre source de revenus a été perdue", a déclaré l'un des membres de la famille touchée, qui a requis l'anonymat.
Tous ont refusé de parler aux médias pour éviter toutes représailles de la part des autorités. Certains d'entre eux ont dû rester en détention pendant quinze jours à la suite de cette rencontre.
Bashir Ahmad (son nom a été changé) a déclaré que depuis la confrontation, il vit dans une pièce de la vieille maison d'un voisin, tout comme une autre famille.
"Pas un seul objet ménager n'a été récupéré pendant l'affrontement", a déclaré un membre de l'une de ces familles.
Ils ont déclaré que l'éducation de leurs enfants a été gravement affectée par cette situation.
"Il est très difficile de vivre dans une seule pièce où nous devons tous dormir, manger et cuisiner", a déclaré un autre membre d'une famille touchée, ajoutant que le nouveau logement dans lequel ils ont emménagé ne dispose pas de toilettes, ce qui les oblige à faire leurs besoins en plein air.
Ces familles sans abri ont déclaré qu'elles n'avaient pas les moyens de construire de nouvelles maisons en raison du manque de ressources.
"Nous aurions pu reconstruire nos maisons, mais nos comptes bancaires ont été gelés par les autorités", a déclaré un autre membre de la famille.
- Une veuve sans abri
Personne ne peut dire si ces familles seront en mesure de construire leurs nouvelles maisons ou non, mais la famille de Noori Banoo n'a pas pu le faire.
Sa famille, composée de quatre membres, a perdu sa maison le 3 juillet 2017, lorsque six maisons ont été démolies lors d'un affrontement au cours duquel trois militants ont été tués dans le village de Banoo, dans le district de Pulwama.
Les membres de la famille de Banoo ont déclaré que cinq des familles ont reçu une compensation du gouvernement pour reconstruire leurs maisons, mais que leur famille s'est vu refuser ce droit pour des raisons inconnues.
En 1999 Banoo a perdu son fils unique, militant, lors d'une confrontation à Srinagar, a déclaré son fils adoptif, Mukhtar Ahmad Wani, ajoutant que cela pourrait être la raison la plus probable du refus d'indemnisation.
"La confrontation a eu lieu dans une autre maison, mais la nôtre a été rasée pour permettre de démolir la maison en question et, au final, nous avons été accusés d'abriter les militants", a déclaré Wani.
Banoo et sa famille vivent depuis 2017 dans la ville de Pulwama, dans le sud du Cachemire, dans un espace loué qui leur coûte 5 000 roupies (68 dollars) par mois.
"Nous nous débrouillons tant bien que mal pour payer le loyer et la nourriture. Il n'est pas possible de construire une nouvelle maison sur notre lieu de naissance avec ce revenu", a déclaré Wani, qui tient une petite épicerie.
- Punitions collectives
La Convention de Genève de 1949, dont l'Inde est signataire, proscrit le recours à une force disproportionnée dans les conflits armés.
Les experts estiment que le recours à une force disproportionnée lors des opérations militaires dans la région du Cachemire coûte trop cher à la population locale.
Sheikh Showkat Hussain, un analyste politique de la région, a déclaré à l'Agence Anadolu qu'en vertu du droit international, il est très important de faire usage d'une force proportionnée dans tout conflit armé afin de causer le moins de dommages possible aux civils et à leurs biens.
"Malheureusement, les pertes en biens et en vies humaines dans notre région ne sont pas du tout proportionnées", a déclaré Hussain.
Selon les données consultées par l'Agence Anadolu, au moins 114 maisons ont été détruites lors des opérations militaires de l'année dernière. Selon le Comité international de la Croix-Rouge, il s'agit non seulement d'une criminelle punition collective, mais aussi d'un harcèlement contre un groupe en représailles pour un acte commis par un ou plusieurs individus considérés comme faisant partie du groupe.
Banoo affirme que sa maison rasée valait un million de dollars et avait été construite par son mari, un homme d'affaires décédé dans les années 1990.
"J'y avais caressé tant de rêves et je souhaite pouvoir y mourir ", a-t-elle confié.
*Traduit de l’Anglais par Mourad Belhaj