Mohamed Hedi Abidellaoui
13 Mars 2017•Mise à jour: 13 Mars 2017
AA/ Tunis/ Afifa Ben Mahmoud
Qui l'aurait cru? En Tunisie, pays du printemps arabe où l'on a mis fin à un régime dictatorial en 2010-2011 et acquis, au prix de tant de sacrifices, une si précieuse liberté d'expression, les Tunisiens sont devenus de plus en plus suicidaires. Que se passe-t-il au pays d'Aboul Kacem Chebbi qui a dit un jour: « Quand, un jour, le peuple veut vivre ...Forcément, le destin lui obéit / Et forcément, la nuit se dissipe...Et forcément, les chaînes se brisent»?
"Pas de lumière au bout du tunnel", les Tunisiens qui ont préféré mettre un terme à "une vie" en auraient la certitude? Anadolu a enquêté.
La fréquence des suicides et des tentatives de suicide, en Tunisie, s’est accrue entre décembre 2016 et février 2017, passant de 79 à 106 cas entre janvier et février 2017. Les gouvernorats de Kasserine, Kairouan et Sidi Bouzid sont les plus concernés, selon les deux derniers rapports mensuels du Forum Tunisien pour les Droits Economiques et Sociaux (FTDES)
Le suicide en Tunisie touche, actuellement, toutes les tranches d’âge, d'après la même source. Cette conduite sociale reflète un état d'extrême détresse chez les enfants de moins de 15 ans, les jeunes de 16 à 25 ans, de plus de 26 ans, comme chez les adultes entre 36 et 45 ans et même les personnes âgées de plus de 60 ans. Le dernier suicide d'un homme au soir de sa vie (92 ans) serait des plus étonnants. D'ailleurs, au mois de février trois suicides de personnes âgées ont été enregistrés.
A cet égard, le sociologue Abdessattar Sahbani a déclaré à Anadolu: « Pour cette catégorie des personnes âgées, le suicide est généralement dû à la solitude, à l’idée d’être un fardeau pour les autres, ou aux difficultés sociales et économiques».
Les hommes optent, poursuit-il, plus fréquemment que les femmes pour le suicide ou la tentative de suicide. En effet, pour la tranche d’âge la plus touchée, soit de 36 à 45 ans, 66 des cas enregistrés concernent des hommes contre une seule femme, en février dernier. En janvier, la même tranche a enregistré 35 cas de suicides parmi les hommes contre aucun parmi les femmes. De même pour les autres tranches d’âge, que ce soit des plus jeunes ou des plus âgés, les hommes paraissent plus «suicidaires » que les femmes, comme le confirment les chiffres du FTDES.
S'exprimant en conférence de presse sur les derniers rapports du FTDES, Abdessattar Sahbani souligne, à ce propos, que les cas de suicide ou de menace de suicide collectif, au mois de février dernier, étaient remarquables et s’inscrivaient dans le cadre des mouvements sociaux de protestation. Les menaces de suicide collectif représentent la moitié des cas de tentatives de suicide enregistrés dans un cadre de protestation.
Pendant la même période, 46 protestations individuelles, accompagnées de menaces de suicide et de suicide ont été dénombrées, « un nombre qui est quand même très élevé », de l'avis du sociologue et membre du FTDES.
Les rapports de janvier et de février 2017 de la même Institution mettent l’accent sur deux volets : le premier volet est relatif au suicide pouvant résulter d’une tension sociale ou d’une situation professionnelle compliquée. Il peut être soit collectif soit individuel, selon la forme et le cadre du mouvement de protestation mené, comme l’a mentionné Sahbani dans son intervention.
Le deuxième volet est relatif à la violence qui peut pousser au suicide. Cette violence est observée partout dans la société, sauf qu'elle évolue encore plus dans les milieux supposés amortir les comportements violents, comme le milieu scolaire, le milieu de loisirs et le milieu familial. C’est à ce niveau que le sociologue attire l’attention sur la gravité de ce phénomène, d'ailleurs. « Il faut faire attention car la violence prend, de nos jours, de nouvelles formes et s’observe dans les milieux qui sont censés l’absorber. On devrait tirer la sonnette d’alarme », prévient-t-il.
Devant de nombreuses difficultés socio-économiques et les crises que connaissent les différents secteurs, les Tunisiens s’inscrivent de plus en plus aux mouvements sociaux dans l’espoir d’acquérir leurs droits sociaux et économiques légitimes. Faute de prémices rassurantes de lendemains meilleurs, ces gens démunis et vulnérables, incapables de résister et se sentant livrés à eux mêmes, auraient opté pour le "repos éternel", fuyant une vie misérable et sans espoir.