A.A / Tunis / Slah Grichi**
La nouvelle est tombée avec l'effet d'une bombe. Abdellatif Mekki, Samir Dilou, Mohamed Ben Salem, avec plus d'une centaine de dignitaires du premier parti, présentaient, hier samedi, une démission collective. Prenant le relais, le Conseil de la Choura défie Ghannouchi et refuse de donner son aval au nouveau Bureau politique que ce dernier lui soumettait. Étonnant ? Par l'ampleur, sûrement, mais à y voir de plus près, c'était prévisible.
Des fissures dans une forteresse
Rien ne semble plus aller du côté du mouvement Ennahdha qui, depuis plus de dix ans, était comparé à une forteresse capable de résister à tous les aléas, exogènes ou endogènes et à tous les assauts, quelle qu'en soit la nature. Et il l'a prouvé...
Des flottements, des problèmes et des crises, il en a connu, mais pliant sans jamais rompre, il franchissait les écueils avec une adresse de prestidigitateur, faisant le dos rond quand la tempête est trop forte, évitant les chocs majeurs par des concessions calculées et transformant, lorsqu'il n'y avait pas d'autre alternative possible, les "ennemis" en alliés.
En fait, la force d'Ennahdha c'est son organisation, la discipline de ses cadres et de sa base, le bloc soudé qu'ils forment et... l'obédience totale à son chef, Rached Ghannouchi. Aussi et bien que, entre les élections de 2011 et de 2019, le parti ait perdu la moitié de ses électeurs, est-il resté la première force politique du pays qui décidait, ouvertement ou "discrètement" des affaires de l'État. Et qu'importe que des dinosaures du mouvement, tels que Hamadi Jebali (Premier ministre de 2011 à 2013), Abdelfattah Mourou (vice-président du parti et son candidat à la magistrature suprême en 2019), Ziad Laâdhari (porte-parole du mouvement et ancien ministre) ou le populaire Abdelhamid Jelassi aient démissionné. "Lui s'en va et Ennahdha qui l'a fait, reste", avait réagi Ghannouchi, en 2013, à la décision de Jebali de se retirer.
Seulement les donnes ont changé, après les élections de 2019. L'indépendant président de la République que le parti a soutenu, a vite commencé à montrer des signes de "rébellion", à user au maximum des pouvoirs limités que lui octroie la Constitution. Il se permettait même de les élargir par des interprétations qui ne faisaient pas l'unanimité parmi les juristes et les politiques, tenant tête aux passages en force, tentés par la majorité parlementaire, aux mains d'Ennahdha et de ses alliés. C'est ainsi que refusant de donner son aval -formel mais constitutionnellement indispensable- à un large remaniement ministériel, décidé après la révocation de 11 ministres dits proches du président, Kais Saïed a défié Ghannouchi et le "prodigue" chef du gouvernement qu'il avait nommé mais qui a préféré s'entourer de la ceinture politique de la majorité parlementaire. Un bras de fer où personne n'a cédé, jetant le pays dans une grave crise politique, doublée par une situation économique, sociale et sanitaire désastreuse, à laquelle un gouvernement, amputé de la moitié de ses ministres, ne pouvait rien.
Signes précurseurs
Entretemps au Parlement, les divisions, les accusations mutuelles entre différents blocs, et les confrontations tournaient souvent à des agressions verbales et même physiques de chiffonniers. La fronde populaire montait, car le blocage était à tous les niveaux. Et c'est Saïed qui en profitait, montant inexorablement dans les sondages des intentions de vote pour une éventuelle présidentielle. Pire, le Parti destourien libre, le farouche opposant d'Ennahdha, gagnait en popularité, au point où il accaparerait près de 40% des sièges de l'Assemblée, si des législatives étaient organisées. Une perspective catastrophique pour le Mouvement.
Ghannouchi, en tant que président du Parlement qui n'a pas su désamorcer la crise, était largement tenu pour responsable de cette situation et plusieurs voix se sont élevées pour réclamer sa démission. Un mouvement de malaise s'est manifesté dans son propre clan, où l'on a commencé à réclamer des changements, autant au niveau des dirigeants qu'à celui des choix et des grandes orientations du parti. Des réformes profondes sont exigées par la majorité des membres de la "Choura" (conseil des sages), à l'échelle nationale, régionale et locale. Les plus hardis parmi eux, relayés par une partie de la base et de lieutenants du mouvement, ont même demandé à Rached Ghannouchi de respecter le règlement interne et de ne pas se représenter au prochain congrès.
Selon Ziyed Laâdhari qui faisait partie du mouvement réformateur au sein du Bureau exécutif, sa démission qu'il a présentée, il y a plus d'un an, a été dictée par les mauvais choix de la direction du parti, par ses décisions ascendantes et son refus de s'adapter aux changements qui s'opèrent dans la société tunisienne et dans le paysage politique.
Suivi de près par Abdelhamid Jelassi, également figure de proue du Bureau politique et ex-inconditionnel de Ghannouchi, qui explique son retrait par les mêmes raisons, renchérissant que le parti était en train d'imposer par le rejet des appels à l''introduction de sang neuf à tous les niveaux, par les responsabilités accordées selon le degré de l'allégeance, ainsi que par l'absence de volonté pour une remise en question totale des choix qui ont jeté le pays dans la crise, en reconnaissant sa responsabilité et en œuvrant à y remédier.
* Les opinions exprimées dans cette analyse n'engagent que leur auteur et ne reflètent pas forcément la ligne éditoriale de l'Agence Anadolu.
** Slah Grichi, journaliste, ancien rédacteur en chef du journal La Presse de Tunisie.
*** Prochain article / Abdellatif Mekki à Anadolu : "Ennhdha sera toujours là, si..."
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