AA / Tunis / Yousra Ouannes
Dans une tentative de mettre fin à la « phase d'exception » et sous le poids le contraignant à clarifier sa vision pour l'avenir de la Tunisie, le chef de l'Etat a annoncé, le 21 octobre écoulé, son intention de lancer ce qu'il a appelé un « véritable Dialogue national ».
Cette phase d'exception a été enclenchée, le 25 juillet dernier, lorsque Kaïs Saïed a pris une série de décisions, s’agissant entre autres du de la suspension des travaux du Parlement, de la levée de l'immunité dont bénéficiaient les députés, de la suppression de l'Instance de contrôle de la constitutionnalité des lois, tout en s'emparant de la présidence du ministère public et en légiférant par voie de décrets présidentiels. Il a, aussi, limogé le Chef du gouvernement, Hichem Méchichi, et dirigé le pouvoir exécutif avec l'aide d'un gouvernement, dont il a nommé la cheffe.
Saïed a chargé le ministère des Technologies de la communication de mettre en place des plateformes d'échange virtuel dans l'ensemble des régions du pays et de permettre à toutes les catégories et franges du peuple, en particulier les jeunes, de soumettre leurs propositions et visions dans le cadre de l'initiative du Dialogue.
Le Président tunisien rejette le dialogue sous sa forme classique avec des hommes politiques, des partis et des organisations et a promis de faire aboutir son propre dialogue « en un temps record, dès lors que nous sommes dans une course contre la montre pour réaliser les objectifs du peuple, qui aspire à la liberté, à la dignité et à l'emploi », selon lui.
Les critiques de ce Dialogue estiment qu'il mènera à un référendum pour voter sur l'amendement du régime électoral et du système politique (qui deviendra présidentiel) selon eux, un amendement dont Saïed fut l'un des fervents adeptes avant même qu'il ne se porte candidat à la Présidentielle de 2019.
La plupart des forces politiques en Tunisie rejettent les décisions d'exception prises par Saïed, les considérant comme étant « un coup d'Etat contre la Constitution », tandis que d'autres forces les soutiennent en les qualifiant de « rectification du processus de la Révolution » de 2011, qui avait fait chuter le régime de l'ancien président disparu, Zine el Abidine Ben Ali (1987-2011).
- Un « tchat politique »
L'analyste politique, Belhassan Yahyaoui, estime que « l'œuvre la plus intelligente de Saïed, jusqu'à présent, consiste à ne pas décliner les détails de ses orientations et approches, dans la mesure où il a saisi pertinemment que le théorique est diamétralement différent de la réalité et que le vent lui est en poupe pour appliquer ses orientations avec succès, d’autant plus que ses opposants ne disposent pas de véritable alternative ».
Dans un entretien accordé à l'Agence Anadolu, l’analyste a indiqué que « Le Président Saïed vise, via le Dialogue, à écouter des personnes qui ne sont pas structurées dans un cadre partisan ou organisationnel mais d’aller plus loin que cela ».
Et l’analyste de poursuivre : « Nous ne pouvons pas nier que les partis, en particulier depuis le 25 juillet, ne disposent pas de prolongement ni d’ancrage dans la Rue et que leurs relations avec le peuple sont majoritairement fondées sur le clientélisme qui prospère lors des campagnes électorales et qui prend fin à la fin de ces campagnes ».
« En revenant au concept des partis, nous comprendrons qu'il s'agit de phénomènes médiatiques qui s'expriment au nom de groupes, tout en prétendant que ces groupes les ont mandatés pour parler en leurs noms », a-t-il dit.
Il a, cependant, nuancé ses propos pour relever que « conformément à la logique, cela ne veut pas dire que les partis et les organisations ne seront pas présentés dans ce Dialogue dans la mesure où leurs jeunes y prendront part ».
Il a ajouté que le « Dialogue est caractérisé par le fait qui n'a pas d’intitulé exact et que la participation sera exclusivement personnelle et citoyenne, sans être affiliée au nom d’un parti ou d'une organisation quelconque ».
Et notre interlocuteur de lancer : « Nous ferons face à une sorte de tchat politique mais nous ne savons pas à présent si cela réussira ou pas ».
- Une « forme de tutelle »
De son côté, Jalel Lakhdher, un ancien diplomate, a indiqué que « Saïed a laissé planer une partie de mystère en nommant son projet : Dialogue national avec les patriotes et les jeunes… mais lorsqu'il a reçu le ministre des Technologies de la communication, il lui a demandé de d'élaborer une plateforme d'échanges avec les jeunes ».
Dans un entretien accordé à AA, Lakhdher a estimé que « parler d’un Dialogue national est faux et inapproprié et c’est ce qui a poussé l'Union Générale Tunisienne de Travail (UGTT, la plus grande organisation syndicale) et certains de ses dirigeants à affirmer qu'ils n’envisagent pas d’adhérer à ce Dialogue, tout en formulant des réserves sur la non-association des composantes de la Société civile, estimant que cette forme de Dialogues est assimilée à de l'anarchie ».
Et le diplomate de poursuivre : « De cette façon, l'approche même du Dialogue national était inexistante et devient une forme de tutelle, à travers une série de questions adressées au plan local. C'est ainsi que le détenteur de la décision gérera la chose publique comme bon lui semble ».
- Des dialogues répétés
Yahyaoui a dit, également, que « la Tunisie n'a pas vraiment besoin de Dialogue. Ce dont nous avons vraiment besoin est de prêter une écoute attentive aux sociologues, aux philosophes et aux véritables intellectuels. Ils sont les plus aptes à diagnostiquer la réalité et à connaître les raisons de la situation dans laquelle s'est empêtré le pays ».
Il a ajouté que « si les précédents Dialogues nationaux avaient réussi, nous n’aurions pas atteint les événements qui ont précédé le 25 juillet, de même que nous n'aurions pas assisté aux soubresauts qui ont secoué le pays en 2013 et 2015 (assassinats politiques), Ces dialogues avaient été suivis de partage du pouvoir et des ministères ».
Yahyaoui estime que « le référendum est l'expression la plus éloquente de la démocratie véritable, dans la mesure où le fin mot de l'histoire revient au peuple ».
« J’aurais préféré qu'il y ait une troisième voie qui inclurait les partis qui se plaignent du Système mis en place avant le 25 juillet, et qui seraient en mesure d'apporter des réponses à des questions posées par une partie du peuple, et qui ne trouvent pas de réponses auprès de Saïed », a-t-il encore expliqué.
- Un processus anarchique
Lakhdher a dit qu’en « tentant de lire la personnalité de Saïed, l’on s’aperçoit qu’il s'agit d'une personnalité lunatique qui vient de l’extérieur du Système, mais qui soumet des projets inapplicables en Tunisie ».
« C'est comme s'il est dans un laboratoire et qu'il voudrait procéder à une expérimentation sur le peuple tunisien, souhaitant la mise en place ex nihilo d'une cartographie politique à sa guise. C'est un processus empreint d'anarchie, qui n'a pas eu de succès dans d'autres sociétés et qu'il ne réussira pas non plus en Tunisie », a-t-il encore dit.
« Au nom du ‘Le Peuple veut’, Saïed veut asseoir une tendance vers le pouvoir personnel et le despotisme », a avancé l'ancien diplomate.
« Nous ne pouvons pas appeler, a-t-il encore poursuivi, ce à quoi procède Saïed un référendum. Il s'agit d'une tutelle sous couverture du ‘Le Peuple veut’, c'est un pouvoir personnel qui s'empare de toutes les prérogatives et qui assoit un régime sur mesure ».
Il a relevé que la « Constitution a été violée, dans la mesure où ce texte fixe les conditions de la tenue d’un référendum, dans la mesure où l'article 80 a été interprété de manière tendancieuse (fondement des décisions du 25 juillet) ainsi qu’à travers l'application du décret 117 ».
En vertu du décret présidentiel numéro 117, Saïed a suspendu la majorité des articles de la Constitution, s'emparant, ainsi, des pouvoirs exécutif et législatif.
Lakhdher a estimé que « les résultats sont connus d'avance, en particulier lorsqu'il s'agit d'un référendum qui se tient dans l’atmosphère actuelle dénuée de balises et marquée par une incohérence totale avec l'Etat de droit et des institutions, tout en étant contraire au contrat qui lie le gouvernant aux gouvernés, en l'occurrence la Constitution ».
Saïed, qui avait entamé son mandat présidentiel de 5 ans en 2019, avait indiqué, plus d’une fois, que ses décisions d'exception ne sont pas un « coup d'Etat » mais plutôt des mesures prises dans le cadre de la Constitution, pour protéger l'Etat d'un « danger imminent » selon lui.
- Un régime sur mesure
Lakhdher a indiqué que « Saïed n'a pas parlé, depuis le 25 juillet, avec aucun protagoniste politique et a opté pour un isolement total, interrompu sporadiquement par des discours et des allocutions ».
« Son évocation (Saïed) de l'amendement de la loi électorale et du régime politique aurait eu un sens dans des pays qui ont des fondements démocratiques solides et où le changement s’opère de l'Intérieur de la Constitution, mais là nous sommes face à une configuration unique dans laquelle le président a abrogé la Loi fondamentale et s'emploie à mettre en place un régime sur mesure », a poursuivi l’ancien diplomate.
« Saïed a délaissé les dimensions économiques, culturelles et civilisationnelles du peuple et s'est attaché uniquement à l’aspect politique pour l'instrumentaliser dans une lecture inappropriée et erronée, ce qui fera de sa démarche une démarche inapplicable et vouée à l'échec », a-t-il encore dit.
Et Lakhdher de mettre en garde : « Nous sommes aujourd'hui face à une ornière et la situation se détériore de jour en jour de même que la tension va crescendo sur fond d'une situation socio-économique des plus délicates et d'une crise étouffante ».
*Traduit de l'arabe par Hatem Kattou
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