Hamdi Moussa
03 Juin 2021•Mise à jour: 03 Juin 2021
AA / Mohamed Artima
A la tête d'une délégation de haut niveau, le Chef du gouvernement d'Union nationale libyen, Abdelhamid Dbeibeh, s'est rendu à Paris, dans le cadre d'une visite extérieure entamée depuis Alger, et qui l’a conduit ensuite en Italie et en France.
Cette visite a été considérée par nombre d'observateurs comme s’inscrivant dans le cadre des efforts déployés par Dbeibeh pour se présenter à la Communauté internationale comme « ouvert à tous », d'autant plus que la France soutient le général putschiste Khalifa Haftar, qui mobilise encore ses forces et ses mercenaires, en dépit du consensus convenu entre les hommes politiques du nouveau paysage politique.
Depuis des années, et avec l'appui de pays arabes et occidentaux, des groupes de mercenaires et de combattants étrangers, les milices de Haftar ont combattu le précédent gouvernement d'Entente nationale, internationalement reconnu.
Toutefois, et à la faveur de la percée politique connue en Libye depuis plusieurs mois, une autorité intérimaire élue, composée d'un gouvernement d'Union nationale et d'un Conseil présidentiel, a été investie, le 16 mars dernier, pour conduire le pays vers des élections parlementaires et présidentielle, en date du 24 décembre prochain.
D'autres observateurs ont souligné que la visite sera marquée par la signature de quelques conventions dans plusieurs domaines économiques, d'autant plus que la délégation, qui s'est déplacée en France, comprend les ministres des Affaires étrangères, Najla Mangouch, de l'Intérieur Khaled Mazen, du Pétrole Mohamed Aoun, de la Santé Ali Zenati et des Télécommunications, Mohamed Chehoubi.
La délégation comprend également dans ses rangs le ministre d'Etat pour les Affaires de la Présidence Adel Jomaa, et le porte-parole du gouvernement Mohamed Hammouda, ainsi que des groupes d'assistants et de collaborateurs.
L'analyste politique libyen, Slah Baccouche, estime que la visite de Dbeibeh à Paris et à d'autres capitales a deux principaux objectifs.
« Dbeibeh tente d'une part de renforcer la trêve militaire et politique fragile et d'autre part de confirmer sa crédibilité en tant que Chef de gouvernement modéré, capable de travailler avec tous et d'atteindre des résultats concrets sur le terrain ».
Dans un entretien accordé à Anadolu, Baccouche s'est interrogé : « Est-ce que toutes les parties vont permettre à cette trêve de se maintenir ou est-ce que les efforts de Dbeibeh seront vains ».
Baccouche a prévu une escalade politique, estimant que « la situation politique est trouble et tendue, et est appelée à le devenir davantage au cours des quatre prochaines semaines, soit avant la date du 30 juin, fixée pour élaborer la « Règle constitutionnelle » pour le déroulement des élections du 24 décembre prochain.
Une session du Forum du Dialogue politique libyen a démarré, mercredi, en visioconférence pour débattre du projet de la « Règle constitutionnelle » pour le déroulement des élections sous les auspices des Nations Unies.
A son tour, l'analyste politique libyen, Ali Abou Zeid, a considéré cette « visite confirme la vision étriquée du gouvernement en termes de politique étrangère, dans la mesure où le cabinet de Dbeibeh n'a pas saisi les priorités de son action en tant que gouvernement d'Union nationale ».
Dans une déclaration faite à Anadolu l'analyste a relevé que « les propos de Dbeibeh accordent la priorité au développement des relations économiques et au fait d'associer les pays à la reconstruction, sans parler de manière sérieuse des mécanismes aptes à expulser les mercenaires et sans exercer de pression sur Haftar pour le soumettre à la nouvelle autorité civile ... Cela fait de ces visites des événements protocolaires infructueux ».
Il a fondé son point de vue sur le fait que Dbeibeh et son gouvernement demeureront, aux yeux de ces pays, comme étant un cabinet intérimaire, dont le pouvoir prendra fin d'ici la fin de cette année, ce qui n'encourage pas à compter sur lui ni à engager un partenariat sérieux avec son cabinet ».
Pour sa part, l'analyste politique égyptien, Alaa Farouk, a considéré la visite de Dbeibeh en France comme « s’inscrivant dans le cadre de sa tentative de mobiliser un rôle et une position européenne unifiée en Libye ».
Avant cette visite, a-t-il ajouté, « il était question d'une tournée européenne élargie, qui comprendra Berlin et Londres, mais Dbeibeh s'est contenté de se rendre à Paris et à Rome ».
« L'indice pouvant être dégagé du timing de la visite est celui de la concurrence entre Paris et Rome dans une tentative de renforcer les relations avec le nouveau gouvernement libyen », a-t-il relevé.
Il a considéré que « Dbeibeh tente de satisfaire toutes les parties, aussi bien au niveau intérieur qu’extérieur, dans la mesure où il ne veut avoir de problème avec personne ».
S’agissant des liens de la Turquie avec cette visite, Farouk a relevé « qu'effectivement, la relation avec Ankara n'est pas loin de cette visite et c'est une tentative des deux pays européens de connaître l'étendue de la relation entre le nouveau gouvernement et Ankara, d’autant plus que des voix se sont élevées pour réclamer la révision de l'accord conclu entre la Libye et la Turquie ».
L'accélération de « la coordination entre le gouvernement libyen et Ankara a suscité une appréhension européenne liée, notamment, au fait qu’Ankara et Moscou continueront à maîtriser le dossier libyen ».
Le 27 novembre 2019, le précédent gouvernement libyen légitime avait signé avec la Turquie un mémorandum d'entente pour aider Tripoli à développer ses capacités militaires et sécuritaires.
« Il est possible que les thèmes de la visite en France s’articulent autour des prochaines élections, du dossier des mercenaires, un dossier gênant, et Dbeibeh tente de sonder le point de vue de la France ou de s'attirer son aide à travers son poids au sein de la communauté internationale et de sa présence au Conseil de sécurité, dans une tentative de trancher une fois pour toutes cette question », a expliqué notre interlocuteur.
Il a prévu, également, que « les dossiers économiques seront abordés à l'instar de la signature d'accords dans les domaines de l'énergie et de la reconstruction, au vu du statut des membres composant la délégation qui a accompagné Dbeibeh en France ».
« Il est probable également que cette visite abordera le dossier sécuritaire, en particulier, le volet relatif à l'immigration clandestine, et Dbeibeh pourrait discuter avec Macron de dossiers liés à la sécurité régionale », a-t-il conclu.
*Traduit de l'arabe par Hatem Kattou