AA / Istanbul
La volonté de la présidence du Parlement libyen de former un nouveau gouvernement qui succèdera au gouvernement d’Union dirigé par Abdelhamid Dbeibeh, a buté sur un rejet international conduit par la Turquie et le Royaume-Uni, et en degré moindre, par les Etats-Unis.
En effet, l’aile dominante dans la chambre des députés, dirigée par le candidat à l’élection présidentielle, Aguila Salah, et en arrière-plan le général à la retraite, Khalifa Haftar, et l’ancien ministre de l’Intérieur, Fathi Bachagha, s’emploie à exploiter l’échec de l’organisation des élections, en date du 24 décembre courant, pour retirer la confiance et la légitimité de Dbeibeh considéré comme étant l’un des principaux favoris pour remporter le scrutin présidentiel.
- Une position internationale soutenant le maintien du gouvernement
Des médias proches de Haftar ont souligné le soutien apporté par le régime égyptien à l’idée de faire chuter le gouvernement de Dbeibeh et de former une nouvelle alliance entre Haftar et Bachagha pour diriger la prochaine étape. Toutefois, plusieurs pays influents dans le dossier libyen ne semblent pas enthousiastes pour faire aboutir ce scénario qui pourrait ouvrir la voie à une vacance politique, ou pire encore à un conflit armé.
C’est ce qui explique la publication par les Etats-Unis, le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne et l’Italie d’un communiqué commun, le 24 décembre, dans lequel ces puissances occidentales demandent aux autorités de « respecter les aspirations du peuple libyen à la tenue rapide d’élections en hâtant la détermination d’une date définitive de l’élection et en publiant, sans délai, la liste définitive des candidats à la Présidentielle ».
Les cinq pays occidentaux ont, notamment, mis l’accent dans leur communiqué sur le fait que « le transfert du pouvoir de l’actuelle autorité exécutive provisoire (Conseil présidentiel et gouvernement d’Union) au nouveau pouvoir exécutif doit être opéré à l’issue de la proclamation des résultats des élections présidentielle et législatives immédiates ».
Il s’agit d’un rejet international franc à l‘appel lancé par Bachagha et le groupe de Haftar et de Aguila, qui veulent mettre un terme au mandat du gouvernement d’Union voire à celui du Conseil présidentiel. La Communauté internationale rejette aussi la tentative de la chambre des députés de Tobrouk de mettre sur pied un nouveau gouvernement avec un nouveau chef.
Ainsi, les principaux pays occidentaux maintiendront leur reconnaissance du gouvernement d’Union et ne reconnaitront pas un autre cabinet pouvant être proclamé unilatéralement par la chambre des députés de Tobrouk, sans l’aval du Haut Conseil d’Etat (législatif consultatif) basé à Tripoli.
Il semble donc que l’Egypte est seule à soutenir un nouveau gouvernement alternatif à celui de Dbeibeh, en estimant que ce dernier est plus proche d’Ankara que du Caire.
Bien que l’Egypte n’ait pas annoncé de position officielle à ce sujet, il n’en demeure pas moins que l’audience accordée par ses services de renseignement à Bachagha, immédiatement après sa poignée de main avec Haftar, dévoile quel camp elle soutient.
- Le Royaume-Uni s’oppose à la formation d’un gouvernement parallèle
Ces positions internationales de soutien au maintien du gouvernement d’Union nationale jusqu’à l’élection de nouveaux président et parlement ont été renforcées par la position affichée par Ankara.
En effet, le ministère turc des Affaires étrangères a publié, le jour même, un communiqué dans lequel Ankara a mis l’accent sur « l’impératif qu’il y a à éviter une vacance de pouvoir et de légalité en Libye, jusqu’à la formation d’un nouveau gouvernement à l’issue des élections ».
Il convient de souligner, dans ce contexte, un fait notoire, celui de la publication par le Royaume-Uni d’un communiqué séparé, peu de temps après la publication par les cinq pays occidentaux, dont Londres fait partie, de leur communiqué.
Le communiqué britannique pourrait refléter ou bien des réserves de Londres concernant la teneur du communiqué des autres pays ou encore pour mettre en exergue ce qui n’a pas été clarifié ou explicité dans le premier communiqué.
Le Royaume-Uni a mis l’accent, dans son communiqué, sur le fait qu’il « continuera à reconnaitre le gouvernement d’Union nationale en tant qu’autorité chargée de diriger la Libye d’ici la tenue des élections », mentionnant, par ailleurs, qu’il ne « soutient pas la création de gouvernements ou d’institutions parallèles ».
Il ressort de cette mention, du moins implicitement, que certaines parties libyennes avaient ou ont encore l’intention de former un gouvernement et des institutions parallèles à celles qui existent actuellement (Banque centrale, Compagnie pétrolière, etc ), à l’instar de la situation antérieure au mois de mars 2021.
C’est ce qui explique d’ailleurs la réaction de la chambre des députés de Tobrouk qui a dénoncé « l’ingérence de l’ambassade britannique dans les affaires intérieures du pays », considérant que « le choix d’un nouveau gouvernement ou le maintien de l’actuel est une question qui relève des compétences exclusives du Parlement ».
De plus, Bachagha, qui avait annoncé la fin du mandat du gouvernement d’Union, le 24 décembre, avait critiqué, devant un rassemblement de ses sympathisants à Misrata, la position britannique.
Il a dit, à ce sujet, que « le Royaume-Uni défend le gouvernement d’Union nationale malgré ses soupçons (corruption) alors que Londres dispose des meilleurs critères de lutte contre la corruption ».
- Pressions de Washington sur Dbeibeh
Le soutien des Etats-Unis au maintien du gouvernement d’Union n’a pas été nécessairement lié au retour de Dbeibeh pour le présider après le report de l’élection présidentielle, d’autant plus que Dbeibeh fait partie des candidats.
Au cours d’une rencontre, tenue le 20 décembre courant, entre Dbeibeh et l’ambassadeur américain, Richard Norland, ce dernier a appelé les « candidats à mener leurs campagnes électorales de manière séparée de leurs postes officiels ou de leurs cabinets ».
Bien que Norland n’ait pas cité nommément Dbeibeh, il n’en demeure pas moins qu’il le visait personnellement par ces propos, ainsi que le président de la chambre des députés, Aguila Salah, et Khalifa Haftar, qui conduit les milices de l’est du pays, ainsi que Khaled Shakshak, président de la Cour des comptes.
Ce point a été confirmé dans le dernier communiqué rendu public par cinq pays occidentaux, où il est question que « pour éviter les conflits d’intérêts et renforcer le principe des chances équitables, les candidats qui occupent des postes officiels dans les institutions publiques, se doivent de continuer à ne pas accomplir leurs fonctions jusqu’à la proclamation des élections ».
L’appel lancé par les pays occidentaux au quatuor, Dbeibeh, Aguila, Haftar et Shakshak n’a pas eu un écho positif ou effectif auprès des personnalités concernées.
Dbeibeh a récupéré la présidence du gouvernement et il est attendu que Aguila Salah retourne à la présidence de la chambre des députés pour « satisfaire » à l’appel lancé par la Commission parlementaire multipartite qui a annoncé l’impossibilité de la tenue de l’élection à la date prévue.
La pression américaine sur Dbeibeh a été exercée cette fois-ci par la conseillère spéciale du Secrétaire général de l’ONU, Stéphanie Williams, qui a relevé que « tous ceux qui étaient candidats à des postes au pouvoir exécutif au cours du processus du Forum du Dialogue politique libyen ont présenté des engagements par écrit pour ne pas se porter candidats aux prochaines élections ».
Williams faisait cette déclaration en répondant à la question si Dbeibeh avait le droit de se porter candidat à l’élection présidentielle ou pas, dans la mesure où Washington exerce sur l’actuel Chef du gouvernement des pressions pour, soit ne pas se porter candidat à la Présidentielle ou renoncer à la présidence du gouvernement d’Union.
- Dbeibeh maintenu à la tête du gouvernement avec le soutien de Méchri
Néanmoins, cette position américaine ne semble pas convaincre Dbeibeh, d’autant plus que la date de l’élection n’a pas encore été arrêtée. Le mystère et le manque de confiance d’organiser des élections dans un laps de temps court sont toujours en vigueur, en dépit de la suggestion de la date du 24 janvier prochain.
En effet, la chambre des députés, qui s’emploie à élaborer une nouvelle feuille de route, essuie un refus de la part du Haut Conseil d’Etat (législatif consultatif) qui refuse tout monopole d’une quelconque partie de piloter le processus électoral sans consultations.
Khaled Méchri, président du Haut Conseil d’Etat, a déclaré, à ce propos, que « toute mesure unilatérale qui sera prise par la chambre des députés, et sans consensus avec le Haut Conseil, est vouée à l’échec, qu’il s’agisse de l’élaboration d’une feuille de route, de la promulgation de lois ou de toute tentative de changement du pouvoir exécutif ».
De son côté, la conseillère onusienne Stéphanie Williams a effectué des réunions marathoniennes avec les différents acteurs libyens et s’apprête à réactiver le Forum politique, ce qui permettra d’élaborer une nouvelle feuille de route et de réduire l’influence et le pouvoir de la chambre des députés qui a échoué, jusqu’à présent, à mener le pays à bon port.
*Traduit de l'arabe par Hatem Kattou
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