AA / Tunis / Slah Grichi
Comme quotidiennement, à la fin de la journée de travail, l'avenue Mohamed V, principal accès et sortie du centre-ville de Tunis, était bondée de voitures, hier vers 17h30.
Des klaxons fusaient et des caméras de journalistes pérennisaient l'euphorie de plusieurs automobilistes, opposés aux mesures de Kais Saïed du 25 juillet gelant l'Assemblée des représentants du peuple et à son fameux décret 117 du 22 septembre où il s'est accaparé tous les pouvoirs.
"Fini Saïed, le putschiste", "retour à la légitimité", "le décret 117, aux oubliettes"...pouvait-on entendre.
C'est que depuis l'après-midi, les réseaux sociaux, les radios et les télévisions annonçaient et reprenaient en boucle le projet de loi n°1 de l'année 2022, annulant toutes les décisions présidentielles prises après le 25 juillet, qui a été adopté à l'unanimité par les 116 députés de l'ARP, réunis à distance en plénière, décidée quelques jours plus tôt, par le bureau du Parlement, à l'initiative de son président, Rached Ghannouchi.
-- Réaction immédiate et vrais enjeux
La joie des anti-Saïed aura été de courte durée, le président de la République dénonçant, au cours d'une réunion improvisée avec la cheffe du gouvernement, cette initiative comme un "complot contre les institutions de l'Etat, sa sécurité intérieure et l'unité du peuple" et c'est à peine s'il ne l'a pas qualifiée de haute trahison.
En tout cas, des accusations assez graves pour avoir incité la ministre de la Justice à demander au procureur général de la République d'engager des poursuites judiciaires à l'encontre de ses initiateurs.
Tout de suite après, Saïed réunissait le Conseil supérieur de sécurité nationale et déclarait la dissolution de l'Assemblée des représentants du peuple ; une mesure à laquelle il s'est toujours refusé, demandée par son propre camp, des partis de l'opposition, des députés indépendants, des personnalités politiques, des juristes et, surtout, la puissante Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT) qui avait quand même soutenu, à des conditions, les mesures exceptionnelles du 25 juillet.
Le secrétaire général de cette dernière, Noureddine Taboubi, affirmait, en effet, pas plus tard qu'il y a deux jours, que "la solution pour sortir de la crise, consiste en la dissolution de l'ARP, l'organisation d'un dialogue national et la tenue de législatives anticipées".
Or, ce sont là les deux éléments que veut éviter, à tout prix Saïed. Un dialogue national mettrait à nu et anéantirait son projet politico-sociétal, axé sur la "construction par la base" qui engloutirait autant partis politiques qu'organisations de la Société civile et auquel seul lui croit. Des élections anticipées mettraient de l'avant et aux commandes du pouvoir législatif des concurrents, diamétralement opposés à ses convictions et desseins, notamment le Parti destourien libre de la féroce Abir Moussi.
Or, étant président de la République et n'ayant pas le droit d'être à la tête d'un mouvement ou d'un parti politique, Saïed veut trouver le moyen soit d'éliminer ses sérieux concurrents par une abrogation "favorable" de la Constitution et du Code électoral, soit en faisant faisant émerger un courant, le sien, dont il détiendrait les fils moteurs... derrière les rideaux.
La consultation nationale qui vient de se révéler un fiasco, la commission de révision de la Constitution et le référendum, éléments centraux de sa feuille de route avant des législatives en décembre prochain, ont été décriés par ses opposants et même par les grandes organisations nationales, comme une tentative pour gagner du temps et faire aboutir son projet.
Le projet de loi n°1 de 2022, annulant ses décrets depuis le 25 juillet, l'a poussé à consentir ce qu'il se refusait le plus, à savoir dissoudre le Parlement. Car ce dernier, du moins, sa coalition majoritaire avec quelques indépendants, voulait désormais la confrontation extrême et l'engagement dans un processus pour le démettre. Moncef Marzouki, l'ancien président, l'a clairement dit : "la décision de la mise à l'écart de Saïed a été prise"...
-- Saïed s'est trop isolé ?
Et même si Marzouki ne précise pas d'où a émané cette "décision", indépendamment de sa crédibilité, force est de reconnaître que le chef de l'Etat a trop compté sur sa popularité, ne s'écoutant que lui même, marginalisant tout le monde, y compris ceux qui ont soutenu ses mesures du 25 juillet, mettant ivraie et bon grain dans le même sac des "corrompus" et faisant fi des pressions internationales qui l'appelaient à ne pas trop dévier du processus démocratique, du respect de la Constitution et de la préservation des institutions de l'Etat, sous le prétexte des réformes et de lutte contre la corruption.
Walid Jalled du parti "Tahya Tounès" qui figure parmi les 116 députés qui ont participé à la plénière d'hier et qui n'est pas vraiment un opposant farouche à Saïed-puisqu'il était parmi ceux qui avaient appelé à la dissolution de l'ARP, résume bien le ressentiment de plusieurs autres députés, lorsqu'il dit : "le président de la République ne nous a pas laissé d'autre choix. Il nous accusait tous et sans discernement, des mêmes torts et nous voyions le pays se précipiter vers la catastrophe, alors qu'il a tous les pouvoirs entre les mains. Nous devions agir, d'autant que nous gardions notre qualité de représentants du peuple".
Les mêmes propos sont tenus par le deuxième vice-président du Parlement, l'indépendant et très modéré Tarak Fetiti qui a eu à diriger la plénière d'hier, au détriment de Rached Ghannouchi et de sa première vice-présidente, Samira Chaouachi de Qalb Tounès.
Un choix loin d'être fortuit, parce qu'il cache un tant soit peu, que le conflit n'est pas pour le pouvoir entre Ennahdha et ses alliés Qalb Tounès et Al Katana, d'un côté et Saïed, de l'autre, mais pour faire triompher la légitimité constitutionnelle et préserver autant la démocratie que les institutions de l'État. Et à cela même les modérés et les indépendants ne peuvent qu'adhérer. C'est là le message que les initiateurs des derniers mouvements du bureau de l'ARP ont voulu lancer en mettant de l'avant des "non-coalisés".
Aussi la pression sur Saïed ne va-t-elle que s'accentuer davantage, avec cette dissolution et la poursuite judiciaire annoncée de plusieurs députés, d'autant que le décret qu'il a promulgué pour mettre fin au Parlement, n'a pas été accompagné d'un appel à des législatives anticipées, dans les trois mois, comme le stipule la loi.
Or, dans les circonstances de crise actuelle, où la Tunisie a besoin d'apports des institutions financières internationales, Saïed est dans l'obligation d'adresser des signes positifs clairs à l'étranger pour ne pas -trop- sortir ni de la légitimité ni de la Constitution et ne plus rester dans le flou qu'il pense cacher ses projets.
Il ne peut pas non plus continuer à laisser aller ni demeurer dans le réactif, jusqu'à être obligé d'opter, sur le tard, pour ce que ceux qu'il prend pour des adversaires -réels ou pas- ont préconisé et lui ont conseillé. Ce sont eux qui peuvent, aujourd'hui, s'énorgueillir et affirmer "ne l'avions-nous pas dit?".
Comment gérera-t-il tout cela, en plus de l'explosion des revendications et des grèves, à la veille d'un mois de Ramadan qui s'annonce chaud... très chaud.