AA/Tunis/Wejden Jlassi
De bon matin, au marché central, en plein cœur de Tunis, l’ambiance ramadanesque est moins festive que d’habitude. Sur les étiquettes, les prix flambent et se conjuguent aux portefeuilles qui se rétrécissent comme peau de chagrin.
Pénalisés par l’inflation et la hausse vertigineuse des prix, les clients qui achetaient trois kilos de légumes ou de fruits n'en prennent plus qu'un. Sur les étals du marché, le poisson a du mal à trouver preneur. « Le rouget à 42 dinars (13 dollars). Les chevrettes à 38 dinars (12 dollars) ! c’est la folie ! » a lâché Najwa, au micro d’Anadolu.
Les étalages des échoppes se remplissent mais les marchandises restent généralement inaccessibles aux modestes ménages, incapables d'absorber cette flambée des prix. Pour remplir leurs couffins, certains clients négocient âprement les prix de chaque denrée, gonflés par une inflation qui s'envole encore plus à l'approche du mois sacré.
"Tout est plus cher, cela fait une heure que je j’arpente le marché pour acheter du poisson. C’est hors de prix. On ne va pas se mentir ! il y a presque tout mais les moyens budgétaires font défaut", se plaint Sabiha, croisée par Anadolu au marché central de Tunis, où cette sexagénaire fait ses courses.
Fin de l’abondance
Depuis plusieurs mois, la Tunisie a connu à répétitions des épisodes de pénuries de certains produits alimentaires : café, sucre, pâtes, riz, lait, beurre, semoule, farine…
L'avènement du mois saint est alors marqué par un mélange de panique face à d'éventuelles pénuries et de poussées d'appétence pour compenser la longue journée de jeûne.
Craignant de nouvelles pénuries en plein mois de Ramadan, les consommateurs se sont déjà précipités dans les rayons et dans les marchés pour faire des stocks, des semaines avant le mois saint. Une situation face à laquelle, les Tunisiens sont entrés, de facto, dans l’ère du rationnement.
" Avant les marchés étaient un spectacle à voir. Maintenant, l'inflation ne cesse de rogner notre pouvoir d'achat. On ne fait plus nos courses comme avant. Avec un budget moyen, je pouvais trimbaler un énorme couffin dans les allées du marché.
Actuellement, la cherté des fruits, des légumes du poisson et de la viande bat tous les records…On rationne nos achats alors qu'on a déjà du mal à joindre les deux bouts même quand tous les produits sont disponibles. Fini la table qui déborde de plats! On fait comme on peut maintenant! On se prive de certaines denrées comme la viande rouge ou le poisson par exemple.
Il y a un sentiment de frustration face à l'augmentation des prix. Parfois, on est obligé de réduire notre consommation pour économiser de l'argent, ou on cherche des alternatives moins chères, comme acheter des produits qui ne sont pas forcément de bonne qualité", a expliqué Mohamed. A à Anadolu.
Les autorités crient à la spéculation
Dans son approche pour expliquer la forte hausse des prix des produits de première nécessité, le président tunisien, Kaïs Saïd "avait déclaré la guerre" depuis des mois aux spéculateurs à qui il impute l'entière responsabilité des pénuries.
A la veille du mois sacré, Saïed a même invité le peuple tunisien à boycotter massivement quiconque s’empresse à profiter sciemment de la mauvaise conjoncture pour augmenter excessivement les prix des produits.
Le ministère du Commerce a, de son côté, mis en œuvre un programme de contrôle à l’occasion du mois de Ramadan, en vue de lutter contre les dépassements dans les circuits de distribution et les imprévus de la recrudescence des pratiques spéculatives et du non-respect des prix au cours de ce mois saint.
Au marché central de Tunis, Anadolu a repéré des agents mobilisés sur le terrain pour le contrôle économique afin de lutter contre les différentes pratiques illicites et spéculatives.
Des mesures qui n'ont tout de même pas convaincu, Maher. S, un commerçant qui regrette une faible affluence des clients et une dégradation de la qualité des produits en vente.
"Les fruits sont désormais inabordables pour beaucoup de clients et même pour les vendeurs eux-mêmes. On ne peut plus garnir nos étals. Les prix sont déjà chers au marché de gros. Il n'est pas vraiment question de spéculation mais de taxes élevées et de réglementation des marchés", a-t-il estimé.
La Tunisie est enlisée dans une crise économique aigue. Le pays a connu ces dernières années une succession de chocs économiques dont il peine à se relever Des chocs aggravés par la pandémie du coronavirus puis la guerre en Ukraine.
Dans ce contexte, le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, s'est exprimé ouvertement, récemment sur la situation en Tunisie, redoutant son « effondrement » si le pays n’arrivait pas à trouver un accord avec le FMI. Un accord de 1,9 milliard de dollars que la Tunisie tente de négocier depuis plusieurs mois.