AA/Tunis/ Slah Grichi**
Une révolution, quelle qu'en soit l'ampleur, se mène communément avec un leadership, un programme établi, un but défini, un minimum d'organisation et de logistique. Ce qui a provoqué la chute de Ben Ali était dénué de tous ces facteurs. Personne ne peut prétendre le contraire, ni ne l'a fait, d'ailleurs. D'où la contestation, par de nombreux politiques, analystes et experts, de l'objectivité et de la véracité de qualifier ce qui s'est passé en Tunisie et qui a entraîné le départ de Zine El Abidine Ben Ali, le 14 janvier 2011, de "révolution".
-Révolution, dites-vous?
Mais comme cela fait plus "crédible" et plus "sérieux" de recourir à ce terme pour se positionner sur la scène et profiter du vide laissé par le régent de Carthage et de la liberté devenue soudain sans limites, partis politiques, activistes de la Société civile, syndicalistes et nouveaux venus apparus de nulle part se sont empressés de donner de la voix, criant au succès de la "révolution", se l'accaparant, en quelque sorte et en en devenant même les "vedettes".
Certes, beaucoup d'entre eux sont sortis, parmi des milliers, manifester dans la rue contre le totalitarisme du régime, les injustices, la confiscation "douce" des libertés, la corruption du clan Ben Ali...mais personne ne peut se targuer d'avoir fait la révolution, encore moins de l'avoir menée. Surtout pas un parti, un mouvement ou cet avocat que personne ne connaissait et qui a fait circuler sur les réseaux sociaux, une vidéo où il criait à l'essoufflement, le soir même du 14 janvier, sur l'avenue Habib Bourguiba déserte : "Tunisiens, Ben Ali s'est enfui...", devenant du jour au lendemain, une star "révolutionnaire" que les plateaux radio et TV s'arrachaient.
Si certains donnent raison à Kais Saied -lui même émergeant après le 14 janvier- quand il dit que dès le départ de Ben Ali, "on a confisqué la révolution", d'autres estiment qu'il n'avait point le droit de changer la date de la fête qui a marqué la fin d'un régime et de considérer l'immolation par le feu d'un vendeur ambulant, comme le vrai déclenchement de la "révolution".
L'Histoire, la personnalité du défunt et la chronologie des événements montrent que rien n'est moins vrai, au-delà du fait qu'il est, depuis des années, révélé que ce qui s'est passé en Tunisie n'était que le prélude (le coup d'essai, peut être aussi) au "printemps arabe", un vaste projet d'Obama, de tenter l'expérience de l'Islam politique modéré, qui allait s'étendre à l'Égypte, la Libye puis la Syrie. Cela n'est pas le centre de notre propos, ici.
-Bouazizi, l'arbre qui a caché la forêt
Depuis le début des années 1990, Ben Ali a commencé à dévier des promesses de son Manifeste du 7 novembre 1987 qui promettait libertés, démocratie, dignité et développement. Sans avoir jamais été un dictateur, au sens connu du terme, il arrivait à museler les voix dissonantes, soit en les "soudoyant" ou en les mettant à genoux (asphyxie par contrôles fiscaux, retrait de marchés publics, fermeture des vannes de la publicité pour les médias...), tout en laissant son clan (ses gendres, surtout) s'enrichir et étendre un réseau de corruption qu'on ne camouflait même plus. Cela n'empêchait pas le pays de connaître des croissances économiques annuelles des plus honnêtes, de maîtriser l'inflation et d'améliorer notablement son infrastructure. Seulement, dans tout cela le centre et le sud-ouest étaient négligés, par rapport aux régions côtières. Le taux de chômage y atteignait parfois le double de celui national. Cela était révoltant pour une population qui travaillait dans un secteur représentant un pilier de l'économie, à savoir les phosphates.
C'est ainsi qu'exacerbés d'être des laissés pour compte, des jeunes, diplômés chômeurs, suivis par des élèves et des citoyens de tout âge, se sont rebellés dès début 2008, dans ce qu'on appellera "le soulèvement du Bassin minier". Redeyef, Oum Laârayes, M'dhilla, Métlaoui puis Gafsa (chef-lieu du gouvernorat) se sont embrasées que ni la répression policière et judiciaire ni le bouclage de la région ou le blackout médiatique imposé n'en ont éteint le feu.
Même le geste conciliant et "clément" de Ben Ali qui a gracié, à l'occasion du 7 novembre 2009, tous les condamnés pour leur implication dans les événements, n'a maté les mouvements de protestation qui, du Bassin minier, se sont propagés dans d'autres villes, dont Tunis, Sfax... et Monastir justement où on enregistrait, le 30 mars 2010, la première immolation par le feu devant le siège d'un gouvernorat.
En effet, le jeune Abdessalem Trimech, un vendeur ambulant de "brik" (sorte de galettes tunisiennes), s'est mis le feu, en réaction parce qu'on l'empêchait d'exercer son activité sur la voie publique. Il allait décéder, une semaine plus tard et ses funérailles évoluer en manifestations puis en soulèvement, matés par la police, et dispersés par l'armée. C'est pourquoi les Monastiriens récuseront l'idée que la ville de Sidi Bouzid soit plus tard devenue, avec Mohamed Bouazizi (une copie conforme de Abdessalem Trimech), les symboles de la "révolution". Leur argument, pris sous cet angle", ne manque pas de bon sens, sauf que le geste de Bouazizi a été sur-médiatisé et même glorifié, au point de duper
Jusqu'à Bertrand Delanoë, maire de Paris à l'époque, qui s'est empressé de baptiser une place de la capitale française Mohamed Bouazizi, avant de se raviser, quand il a découvert qui il était et les conditions de son suicide.
En effet, voilà un vendeur ambulant de fruits et de légumes à Sidi Bouzid, dont le matériel de pesage n'étaient pas en règle qu'une policière municipale a saisi, le 17 décembre 2010. Selon les témoins dont les langues se sont déliées, des mois après, permettant à l'agent municipal Faïda Hamdi d'obtenir, le 19 avril 2011, un non-lieu, il a réagi grossièrement, ce à quoi elle a réagi, en le giflant. Il s'est dirigé ensuite vers le siège du gouvernorat où il a voulu rencontrer un responsable pour récupérer son bien.
Personne n'a pris au sérieux ses habituelles menaces de se brûler, alors qu'il s'était déjà aspergé d'alcool, lors de son altercation avec la policière. Certains diront même qu'en allumant son briquet, il croyait l'alcool complètement évaporé et qu'il ne prendrait pas feu. Ce qui explique qu'il ne décédera que 18 jours plus tard (4 janvier).
L'annonce de sa mort, associée au climat de rébellion qui était déjà étendu à la majorité du pays, annonciateur de la fin d'un régime, Sidi Bouzid accentuera son soulèvement, à son tour. "De Bouazizi le quasi-illettré, rendu célèbre par la visite que lui a rendu Ben Ali à l'hôpital, on fera un diplômé chômeur, réduit à être vendeur ambulant, pour porter un coup politique au régime et de la "gifle" qu'on montera en épingle, on fera un geste gratuit et dégradant pour toucher les porteurs d'uniforme, symbole du pouvoir et c'est ainsi qu'on a créé un martyr", avouera Lamine Al bouazizi (sans lien de parenté avec le défunt), un anthropologue et représentant syndicaliste, fort actif lors des événements de Sidi Bouzid. D'autres témoignages montreront à quel point les réseaux sociaux peuvent manipuler l'opinion publique et transformer, quand ils s'y mettent, un citron en un ananas
Le président Saïed a décidé que le 17 décembre 2010, où un incident a fini en drame, soit la vraie étincelle de la "révolte", alors que le soulèvement populaire a commencé par le bassin minier, plus de deux ans auparavant. Il a voulu en faire une fête nationale, en lieu et place du 14 janvier, date de la vraie chute du règne de Ben Ali. Soit, mais au-delà des mécontents qu'il fait, parce qu'ils se prévalent d'être, eux et non Sidi Bouzid Ou Bouazizi, à l'origine de la "révolution", "pourquoi ne changerait pas la date de l'indépendance (20 mars 1956) par le 9 avril 1938, le jour où de nombreux martyrs sont tombés sous les balles de l'occupant contre lequel ils se sont soulevés?", comme nous l'a déclaré, railleur, le Professeur politologue Hatem Mrad. Cela tomberait sous le sens...Celui de Saïed.
* Les opinions exprimées dans cette opinion n'engagent que leur auteur et ne reflètent pas forcément la ligne éditoriale de l'Agence Anadolu.
**Slah Grichi, journaliste, ancien rédacteur en chef du journal La Presse de Tunisie.
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