Esma Ben Said
31 Décembre 2017•Mise à jour: 01 Janvier 2018
AA/Tunis/Slah Grichi
Disparu samedi, en pleines fêtes de fin d'années, Omar khlifi a rejoint ses "potes" de toujours, l'incomparable comédien humoriste Mohamed Ben Ali, l'écrivain-journaliste Mohamed Skanji, le chroniqueur Radio Abdelmajid Boudidah, le longtemps directeur du festival de Carthage et grand animateur du cinéma amateur Hassan Bouzriba, le réalisateur Brahim Babaï, etc.
Il aimait les retrouver régulièrement, particulièrement les matinées ensoleillées, sur la terrasse du café "Le Florence", en face du "Palmarium" au coeur de Tunis.
Avec humour, un brin de dérision, quelques fléchettes pas très méchantes, ils parlaient de l'actualité sous toutes ses formes, critiquaient les "coquilles" et les ratages professionnels, y compris les leurs, se provoquaient mutuellement, mais ne manquaient pas de s'inquiéter de l'absence d'un des membres du groupe. Une occasion pour, généralement, évoquer quelques tronçons de son parcours et une partie de ses hauts faits...
-L'autodidacte et le premier film tunisien
Né le 16 mars 1932 à Soliman à 25 kilomètres au sud de Tunis, Omar Khlifi est le parfait exemple de l'autodidacte qui, à force de volonté, de ténacité, de labeur et fréquentation des cercles artistiques, culturels et intellectuels, s'est formé et a beaucoup appris jusqu'à maîtriser autant l'arabe littéraire que la langue de Voltaire, ainsi que les techniques cinématographiques, grâce à son adhésion au mouvement des cinéastes amateurs.
Il allait, surtout, développer un appréciable background culturel et politique qui allait lui permettre de tourner des courts puis des longs métrages, avant de se tailler une place au soleil et s'imposer comme une figure incontournable du 7è Art et de la scène culturelle, en plus général.
Mieux, Omar Khlifi signera les deux premiers longs métrages du cinéma tunisien post-colonial : "Al fajr" (l'aube) en 1966 et "Al fallaga" (approximatif : les maquisards) en 1968.
Deux fictions qui racontent un pan du mouvement de libération nationale, tout comme la troisième d'ailleurs : "Al moutamerred" (le rebelle).
Ce choix lui vaudra les critiques de beaucoup de ses camarades des Ciné clubs, à dominante gauche et quasi opposante au régime, qui lui reprocheront une accointance "douteuse" avec le régime. Khlifi s'en est toujours défendu, affirmant qu'il était de son devoir de raconter la lutte menée pour l'indépendance du pays et que ses films n'ont pas été faits pour encenser le parcours de Bourguiba. Il admettait toutefois qu'il était, à l'époque, bien plus facile d'obtenir des financements publics pour ce genre nationaliste que pour un autre. Ce qui ne l'empêchera pas de changer de cap et de tourner deux drames sociaux : "Sourakh" (hurlements) et "Attahaddi" (le défi). Il bouclera ainsi son répertoire filmique, soit cinq longs métrages et une douzaine entre courts et moyens.
- Khlifi l'auteur historien
En parallèle à la caméra, il allait publier en 1970 un livre sur les origines du cinéma tunisien et démontrer, documents à l'appui, que l'image mobile remonte à 1896.
Mais dans les années 2000 et au bout de plus de douze ans de recherches dans les archives en Tunisie et en France, il sortira d'autres livres à caractère historique, dont les très controversés "L'assassinat de Salah Ben Youssef", "Bizerte, la guerre de Bourguiba" et "Le Changement, pourquoi ?" qui seront largement perçus comme un opportuniste revirement contre Bourguiba et une caresse dans le sens du poil pour Ben Ali.
Soit l'opposé de l'accueil réservé à "Moncef Bey le roi martyr", un livre qui a fait sensation parce que consacré à un monarque adulé des Tunisiens pour son charisme et son patriotisme.
Telle fut en gros la vie de Omar Khlifi le cinéaste et l'auteur, un peu l'homme aussi, où tout n'était ni trop rose ni trop gris. Soit la destinée des gens qui doivent s'impliquer, se "mouiller" parfois, faire des choix pour laisser des traces.
La sienne n'est pas des moindres : il est le père du cinéma tunisien post-colonial. Il le restera pour toujours.