AA / Tunisie / Adil Essabiti
Rached Ghannouchi, le président du mouvement Ennahdha, a déclaré jeudi que le terrorisme en Tunisie était en déclin et que la récente attaque à l’avenue Habib Bourguiba, artère principale de la capitale Tunis, était un échec.
Dans un entretien avec Anadolu, Ghannouchi a expliqué que son parti rejetait l'hégémonie d’un seul parti sur la scène politique et tenait à l’application de la loi de la justice transitionnelle avec certains amendements.
Le président du mouvement Ennahdha a, par ailleurs, souligné que la révolution tunisienne n'était pas destinée à l'exportation, soulignant les bonnes relations avec l'Arabie saoudite.
** Le terrorisme a échoué
"Cette tentative était primitive, ce qui montre que ce phénomène recule et se rétrécit et que nos forces de sécurité ont réussi à démanteler leurs [les terroristes] réseaux et à éliminer leurs dirigeants et leurs éléments", a déclaré Ghannouchi, en référence à l'attaque terroriste perpétrée lundi par une kamikaze sur l’avenue Habib Bourguiba.
En effet, pour lui, "la Tunisie vaincra le terrorisme et restera inébranlable grâce à Dieu et grâce à l'unité de son peuple et à la vigilance de ses forces de sécurité et de son armée".
"Grâce à Dieu et à sa bienveillance, cette attaque a échoué et n'a fait que quelques blessés parmi les civils et les forces de sécurité ", a-t-il ajouté.
Lundi, une femme de 30 ans s'est fait exploser près d’une voiture de police stationnée à l’avenue Habib Bourguiba, blessant 20 personnes, dont 15 membres des forces de sécurité et cinq civils.
** Contre l’hégémonie
Tout en réitérant "le rejet de son parti de l'hégémonie d'un seul parti politique", Ghannouchi a exposé la stratégie d’Ennahdha sur l'échiquier politique tunisien.
"Notre politique repose sur le principe du partenariat et de la participation de tous, en particulier dans cette situation qui requiert l'unité nationale et l'élargissement du fondement de la stabilité politique, sécuritaire, économique et sociale", a-t-il expliqué.
Pour lui, cette tendance à l’exercice participatif est également présente au sein de son parti.
Ghannouchi donne à cet effet l’exemple du symposium annuel d’Ennahdha. Il s’agit en effet d’une "institution innovante qui, selon ses dires, encourage le choix démocratique participatif au sein du mouvement et intensifie les possibilités de dialogue horizontalement et verticalement, de sorte que tous les citoyens membres d'Ennahdha se sentent impliqués dans le processus décisionnel".
"Cela a aidé notre mouvement à s'unir et à gérer ses différences par le biais du dialogue constructif. En fin de compte, la démocratie est un mécanisme pour la bonne gouvernance plutôt que pour le débat stérile", a-t-il conclu.
** Les prospectives d’Ennahdha
Le chef d’Ennahdha a également fait part à Anadolu de sa vision pour le futur.
"Les résultats du symposium annuel sont importants car ils placent Ennahdha dans le contexte de la prochaine phase. Toute une décennie se profile devant nous, dans laquelle nous proposerons des alternatives et développerons nos institutions et nos programmes, ainsi que nos moyens d'adaptation avec le changement", a-t-il détaillé.
Selon Ghannouchi, "le symposium a également confirmé la robustesse de la ligne politique du mouvement, laquelle a contribué à préserver la transition démocratique et à démontrer qu'il n'y a pas de contradiction entre Islam et démocratie".
** "La loi sur la justice transitionnelle doit être revue et enrichie"
Lors du symposium annuel de son parti, Ghannouchi a présenté une proposition d’amnistie générale. Interrogé si cette initiative reflétait son désespoir de la justice transitionnelle ou si elle représentait un accord avec l’ancien régime avant les élections de 2019, le président d’Ennahdha a tranché : "Ni l'un ni l'autre".
"Nous adhérons au processus de la justice transitionnelle jusqu'à ce que la vérité soit révélée, que les auteurs s’excusent et que les victimes soient indemnisées par l'État. C’est ce qui permettrait la réconciliation entre les Tunisiens et empêcherait le retour de la tyrannie et de la corruption", a-t-il précisé.
Sa proposition, Ghannouchi la présente donc comme une "initiative visant à donner un nouveau souffle à la justice transitionnelle; celle qui cherche à parvenir à une réconciliation véritable et sérieuse, et non à la revanche et à la vengeance".
Le chef du mouvement Ennahdha estime toutefois que la loi sur la justice transitionnelle - après l'expérience de ces dernières années - doit être "revue et enrichie".
"Personne, assure-t-il, ne souhaite se débarrasser de ce processus qui demeure l’un des exploits les plus importants de la révolution tunisienne".
En décembre 2013, la Tunisie a adopté une loi sur la justice transitionnelle portant création de la Commission Vérité et Dignité. Présidée par le juriste Sihem Ben Sedrine, l’instance est chargée d'examiner les violations des droits de l'homme perpétrées en Tunisie depuis 1955 jusqu'à la date l'adoption de la loi.
Ghannouchi est également revenu sur la relation de son parti avec les Destouriens [ceux qui adhéreraient au Parti socialiste destourien de l’ancien président Habib Bourguiba, ndlr], pour souligner que ces rapports sont passés de l'hostilité et des querelles à la recherche de la coexistence et du consensus. Selon lui, les Destouriens et les islamistes représentent le poids principal sur la scène politique et leur nouvelle relation a contribué à apaiser le climat politique dans le pays.
"Le mouvement Ennahdha poursuivra la réconciliation avec le courant Destourien et n’y reculera pas d’autant plus que la réalité a confirmé la validité de cette option", a-t-il fait savoir.
** La révolution tunisienne n'est pas destinée à l'exportation
Ghannouchi a, par ailleurs, souligné que la révolution tunisienne était une formule locale permettant de résoudre des problèmes internes et qu’elle n’était donc pas "destinée à l'exportation".
"C'est ce que nous avons déclaré à plusieurs reprises. Le mouvement Ennahdha adhère à la politique étrangère de l'État tunisien et nous n'avons besoin de leçons de personne", a-t-il insisté.
** "Mes remarques sur Khashoggi ont été déformées"
Le chef du mouvement Ennahdha a également évoqué l’affaire du meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi qui "était victime de violences politiques à l'encontre de journalistes".
Ghannouchi a, à cet effet, regretté les tentatives de "déformer" des déclarations antérieures qu’il a faites sur l’affaire.
"Tout le monde, y compris les frères en Arabie saoudite, a été mobilisé pour condamner l'incident, rechercher les coupables et les traduire en justice", a-t-il indiqué, tout en soulignant que "les relations avec l'Arabie saoudite sont bonnes et fraternelles".
"Les parties qui ont mal interprété mon discours cherchaient à propager la sédition entre nous et la présidence de la République [tunisienne], ainsi qu'entre nous et le Royaume et ceci est irresponsable, immoral et vain", a-t-il regretté.
"Nous affirmons ici notre respect pour le Royaume d'Arabie saoudite, avec lequel nous entretenons de bonnes relations fraternelles, et nous lui souhaitons le meilleur", a-t-il ajouté.
Pour ce qui est du parallèle qu’il a établi entre Khashoggi et Mohamed Bouazizi, l’instigateur de la révolution tunisienne, Ghannouchi a précisé qu’il n'avait pas pour but "d'interférer dans les affaires d'un État ou de faire référence à une affaire relevant de tel ou tel système".
"La comparaison, a-t-il expliqué, émanait de la compassion envers les deux hommes- que Dieu les bénisse-, Bouazizi étant un symbole de la résistance à l'ancien régime, et Khashoggi, victime de violences politiques contre les journalistes".
Après un déni de 18 jours, Riyad a admis le meurtre de Khashoggi, le 2 octobre, dans son consulat à Istanbul après une "querelle" qui aurait mal tourné. Le roi a également annoncé l'arrestation de 18 Saoudiens soupçonnés d’être impliqués au crime ; Quant au corps de la victime, il est toujours introuvable.
Le bureau du procureur d’Istanbul a annoncé mercredi que les réunions avec le procureur général saoudien n'avaient pas abouti à des résultats concrets, malgré tous les efforts déployés par la partie turque pour révéler la vérité sur le meurtre de Khashoggi.
Selon le communiqué du procureur turc, Khashoggi est entré au consulat d'Arabie saoudite à Istanbul le 2 octobre pour des procédures liées à son mariage, où il a été étranglé dès son entrée dans le bâtiment du consulat selon un plan préparé à l'avance.
Les enquêteurs turcs assurent également que le corps de Khashoggi avait été coupé et éliminé conformément à un plan préparé à l'avance.
Riyad fait face, depuis le déclenchement de l’affaire, à une large réprobation internationale. La Turquie, tout comme plusieurs autres pays, continue de demander des explications sur l’équipe de l’assassinat, les commanditaires du meurtre et le sort du corps de Khashoggi.
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