AA/ Libreville/ Safwene Grira
Le Gabon, petit pays d'Afrique centrale en proie depuis une semaine à des violences post-électorales, se trouve dans une impasse résultant aussi bien de facteurs de blocage internes que diplomatiques.
Lundi soir, le ministre de la justice gabonais, Séraphin Moundounga, présentait sa démission, dans une contestation, à peine voilée, des résultats obtenus par le président sortant Ali Bongo, souvent décrits comme "trop gros", dans la province orientale du Haut-Ogooué. Si cette défection de haut niveau vient à point nommé pour le rival Jean Ping, elle ne préjuge pas, pour autant, en invoquant, mutatis mutandis, l'exemple burundais, d'un dénouement imminent de cette crise post-électorale.
Le déblocage pourrait être envisagée à l'aune de différents scénarios, tout aussi plausibles les uns que les autres, et qui reposent sur des précédents observés au Gabon, ou dans d'autres pays africains confrontés, à un moment de leur existence, à pareilles problématiques.
Après quelques jours de manifestations sporadiques, ayant fait, au moins, six morts, le candidat de l'opposition à la présidentielle du 27 août dernier, Jean Ping, a lancé, lundi, un appel à la "grève générale". Ce "blocage économique" vise essentiellement deux objectifs: "préserver les vies humaines" et déplacer le terrain de la contestation, tant la mobilisation de la rue que les pressions internationales se sont avérées insuffisantes pour "déstabiliser" Bongo.
Au-delà de la dimension "civique" de cette forme de contestation, de son alignement sur l'appel international à la "retenue", cette initiative s'avère surtout un véritable test pour Jean Ping. La mobilisation qui suivra ou pas son mot d'ordre traduira en termes de visibilité la majorité qu'il a peinée à faire valoir par les urnes, faute d'un dépouillement "adéquat".
La réponse qu'apportera, de son côté, le régime de Bongo, sera non moins déterminante pour l'issue de la crise. A l'instar de nombre de pays pétroliers n'ayant pas fait le choix de la diversification économique, le Gabon patauge dans des difficultés depuis la chute du prix du baril. Une grève générale largement suivie aura des conséquences insoutenables, sur le moyen-terme, et déterminera le régime soit à la négociation, soit à l'escalade.
Quoique Ping se soit prêté lui-même à cet exercice, du temps où il était le patron de la commission de l'Union Africaine (2008-2012), l'option de la médiation reste peu envisageable dans le cas du Gabon. L'occurrence des dialogues politiques en Afrique n'a d'égal, en effet, que leur inefficacité; un constat malheureux dont pourront témoigner Burundais, Congolais et Burkinabè (2014) pour ne prendre que ces exemples. Par ailleurs, le caractère inconciliable des positions, né de prétentions concurrentes des deux camps, s'accommoderait mal d'une négociation, laquelle contraindrait chacun d'eux à renoncer au caractère irrécusable de sa légitimité.
L'escalade conduirait, en revanche, selon une appréhension largement relayée, à un scénario de type ivoirien (2010-2011), qui a fait à 3000 morts, selon l'ONU. Le parallèle avec ce scénario, également né de prétentions concurrentes de deux candidats à la présidentielle, est cependant à manier avec précaution. L'antagonisme Bongo/Ping ne repose pas sur des ressorts communautaires, comme dans le cas de la crise ivoirienne où la question de "l'ivoirité" avait mijoté dans la marmite politico-médiatique pendant une quinzaine d'années, préparant puis exacerbant le conflit politique.
L'antagonisme Bongo/Ping trouverait plutôt ses sources profondes dans l'historique personnel liant les deux hommes, jadis proches, mais qui se vouent aujourd'hui une "haine exacerbée", née, selon la version de proches de Ping, de son lâchage par son ex-beau-frère Ali Bango, qui lui retira le soutien déterminant du Gabon, le privant ainsi d'un deuxième mandat à la tête de la Commission Africaine, en 2012.
La non reconduction d'un président de la Commission au bout de son premier mandat avait été perçue, à l'époque, comme un fait pour le moins inédit dans les annales de cette institution régionale. Ce "coup de poignard dans le dos de Ping" est le résultat, selon ses proches, d'un "deal" conclu entre Ali Bongo et Jacob Zuma, en vertu duquel le président sud-africain pouvait envoyer sa redoutable adversaire politique, et non moins ex-épouse, Nkosazana Clarice Dlamini-Zuma, vers un "exil doré" à la tête de la Commission Africaine. De son côté, Bango infligeait ainsi une "humiliation" à Ping dont il appréhendait, déjà, les ambitions présidentielles. Faux calcul ?
Peu d'éléments prêchent, en outre, en faveur d'un rapprochement quelconque, sur le plan interne, des situations ivoirienne et gabonaise, si ce n'est les appels au recomptage des voix et les similitudes entre les profils d'Alassane Ouattara et de Jean Ping, deux anciens hauts fonctionnaires dans leurs pays respectifs, ayant assumé aussi les plus hautes responsabilités dans des organisations régionales avant de briguer la magistrature suprême.
Sans préjudice de la légitimité présumée des revendications de Ping, il y a lieu de relever, sur le plan diplomatique en revanche, ce qui a été décrit comme "les prémices d'une désolidarisation française" du régime d'Ali Bongo. Pareille déchéance avait également frappé le régime de Laurent Gbagbo.
Les relations entre la France et le Gabon s'étaient détériorées depuis plusieurs mois. En témoignaient, notamment, l'arrestation, l'année dernière en France, du directeur du cabinet présidentiel gabonais, sur fond d'une sombre affaire de "corruption", ainsi qu'un feuilleton judiciaire ouvert depuis des mois en France, à l'initiative d'une demi-soeur de Bongo qui contestait l'authenticité de l'acte de naissance de celui-ci.
Au lendemain même du scrutin, soit avant l'émergence des contestations populaires, le parti au pouvoir en France s'était prononcé en faveur d' "une transition" dans ce pays "gouverné depuis un demi-siècle par la famille Bongo". Des hommes politiques français se sont même empressés de féliciter Jean Ping pour sa "victoire" peu après le scrutin. Le Premier ministre Valls est également monté au créneau, ce mardi, en confirmant l'aspect critiquable du scrutin, en exigeant, ensuite, des autorités gabonaises que "tout soit fait" pour retrouver un quinzaine de ressortissants dont la France est sans nouvelles à la suite du déclenchement des émeutes post-électorales.
En dehors, toutefois, de la "préoccupation" qu'elle éprouve, des appels à "la retenue" qu'elle lance, la communauté internationale semble encore peu disposée à franchir le rubicon. Un positionnement appelé à durcir en cas d'embrasement de la situation, notamment humanitaire, n'écartant plus la possibilité d'une interposition africaine, ou française sous houlette onusienne.
Un risque qui demeure à l'ordre du jour, avec une opposition déterminée à "faire valoir ses droits" et un régime qui revendique une "victoire", certes "serrée", mais sans ambages.
N'en déplaise, enfin, à l'opposition gabonaise, ce qui a été décrit par elle comme "une forfaiture" aura quand même des chances de "passer", au cas où elle peine à maintenir le cap de la mobilisation face à un régime qui saura se garder de basculer dans la répression outrancière.
Ce même scénario qui avait été éprouvé par le Gabon à l'issue de l'élection présidentielle contestée de 2009, semble être une règle ne souffrant que quelques exceptions sous les cieux subsahariens.
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