AA / Tunis / Lassâad Ben Ahmed
Il y a 30 ans, le très médiatisé sommet de la terre à Rio avait prévenu de l’amplification de phénomènes climatiques extrêmes, tels que la fréquence des canicules même dans les pays au climat tempéré, les sécheresses, les inondations, la montée des eaux de mer et des effets en cascade sur les espèces végétales et animales, tous en rapport avec l’activité humaine, notamment l’utilisation excessive des énergies fossiles.
Aujourd’hui, alors que le sommet de la terre « Rio + 30 » se tenait à Stockholm (2-3 juin 2022) quasiment sous silence, l’on s’aperçoit que les alertes lancées par les experts et soutenues par moult ONG, s’avèrent vraies, laissant planer de nouvelles questions encore plus inquiétantes qu’il y a 30 ans sur les aléas du climat, leurs effets, toujours en cascade et surtout s’il est encore temps de faire quelque chose pour sauver la planète…
En témoignent des cycles de réchauffement exceptionnels un peu partout dans le monde, des inondations dévastatrices par endroit et un stress de plus en plus intense sur l’activité agricole, en rapport de dépendance avec le climat et, partant, sur la production de la nourriture et la « sécurité alimentaire », objet de préoccupations aussi bien des peuples que des gouvernants.
L’Agence Anadolu (AA) a évoqué la problématique avec le climatologue tunisien Mohamed Adel Hentati, qui a bien voulu apporter son analyse sur la question climatique en rapport avec l’activité agricole et la sécurité alimentaire.
Adel Hentati faisait partie du groupe de travail ayant préparé le sommet de Rio et il fait toujours partie d’un comité consultatif sur les changements climatiques pour le compte des Nations Unies. Interview.
AA : Quelle est votre évaluation des phénomènes climatiques actuels, par rapport à la situation il y a trois décennies ?
Deuxième extrême : c’est quelques jours de froid atroce avec la tombée de neige.
Par ailleurs, il y a une diminution de la moyenne des précipitations dans le monde, avec un phénomène nouveau qui consiste à avoir pendant deux ou trois jours 60% des précipitations annuelles avec tout ce que cela suppose comme inondations, érosion et dégradation des infrastructures. Et, en même temps, 4 à 5 mois de sécheresse atroce. Une situation que nous vivons également maintenant.
Pourtant les experts, dont vous faite partie, avaient prévenu de ces phénomènes-là, il y a des décennies ?
Actuellement, les études montrent qu’il est difficile que les énergies renouvelables puissent remplacer l’énergie fossile, même à terme.
Donc il faut doser !
C’est pour cela que l’accord de Paris a accepté une augmentation de 1,5 degré de la température moyenne de l’atmosphère à l’horizon 2050, par rapport 1990.
Moi personnellement, j’étais contre l’accord de Paris, car il n’a pas pu obliger les grands destructeurs du climat. Même le marché carbone n’a pas fonctionné… c’était une idée erronée.
J’étais dans une équipe d’experts après l’accord de Paris et, en faisant le cumul des engagements de réduction des émissions de gaz à effet de serre en 2050, on est arrivé à une moyenne de 03 degrés et non pas à 1,5 en 2050.
Il faut noter à ce niveau, que ce que nous vivons aujourd’hui en termes de dérèglement climatique c’est le résultat des émanations de gaz à effet de serre d’il y a 10 à 15 ans. Donc, ce que nous sommes en train de faire aujourd’hui, en l’occurrence une forte concentration de CO2 dans l’atmosphère (400 PPM), aura des répercussions dans les prochaines décennies, principalement, moins d’eau (puisqu’il y a moins de précipitations) et, deuxièmement, plus de chaleur et plus de sécheresse. Ces deux facteur (moins d’eau et chaleur et sécheresse) recommandent et commandent la production de l’agriculture dans le monde, notamment les céréales.
C’est pour cela que des dizaines d’études en Tunisie et dans le monde sur les scénarios montrent que nous allons avoir moins 15% d’eau dans le monde en 2050 et jusqu’à -30% en 2100, si la tendance actuelle ne change pas.
Deuxièmement, encore plus grave, le rendement moyen en céréales notamment le maïs, va avoir une diminution de 40% de la production en 2100 et de 22 à 23 % en 2050, dans les grands pays producteurs, les Etats-Unis, le Canada, en Ukraine, en Russie, etc.
Qu’en est-il pour la Tunisie, dont la sécurité alimentaire dépend des céréales, notamment du blé ?
C’est pour cela que le ministre de l’Agriculture était à l’aise, disant que l’année prochaine on va avoir l’autosuffisance en blé dur.
Est-ce faisable ?
C’est pour cela d’ailleurs qu’on appelait la Tunisie autrefois « Grenier de Rome ». La pluviométrie en Méditerranée est exceptionnelle aussi, car nous avons la pluie pendant l’hiver et l’automne, alors que partout dans le monde la pluie c’est pendant l’été.
Je pense que, comme l’a affirmé le ministre de l’agriculture, nous pouvons avoir l’autosuffisance en blé dur. Pourquoi ?
Selon la cartographie nationale des sols, nous avons 780 mille hectares de sol (sur 5 millions de terres labourables) en mesure de donner un bon rendement en matière de blé dur (…) Si ces 780 mille hectares nous donnent 40 à 45 quintaux à l’hectare, nous aurons 3,5 millions de tonnes par an, alors que nos besoins sont aux alentours de 3 millions.
Cette variété de blé est une variété nationale bien conservée, c’est elle qui nous donne ces résultats. C’est une variété qui est cultivée aussi en Algérie et au Maroc.
Qu’en est-il pour les autres cultures ?
D’autre part, et eu égard au manque de matière organique dans les sols tunisiens, il est important d’augmenter l’apport en fumure organique. A cet effet il faut encourager le recyclage des déchets organiques qui peuvent servir d’engrais et de fertilisants après compostage. Il y a eu une expérience en ce qui concerne la production du compost destiné actuellement aux jardins, mais il faut développer cette expérience pour les cultures irriguées et pourquoi pas pour les grandes cultures.
Il y a eu aussi, par le passé, une expérience pilote à la cité El-Khadra à Tunis qui consiste à séparer les déchets ménagers organiques des autres déchets. Mais malheureusement, bien que cette expérience fût concluante en tant moyen lucratif de gestion des déchets, elle n’a pas été suivie par les municipalités, par manque de formation et d’encadrement. Cette expérience doit être rétablie à grande échelle pour obtenir des fertilisants organiques à des coûts raisonnables.
Pour la Tunisie, vous êtes optimiste ?
En tant qu’expert en matière de climat, vous avez certainement suivi le sommet de Stockholm ? Est-ce qu’il a apporté du nouveau ?
Confiance entre qui et qui ?
Qu’est-ce que cela implique en termes de scénarios, des deux côtés, plausible et catastrophe ?
Il y a quelques jours, le Groenland a perdu l’un des plus gros épicentres de glaciers au monde. D’où l’augmentation du niveau de la mer. Certes, ça permettra de capter plus de CO2, mais ce n’est pas rassurant pour la vie des habitants dans les zones côtières basses. Ça, on le savait depuis longtemps, mais a-t-on fait quelque chose ? Rien !
Par ailleurs, lorsque vous avez moins de poids exercé par les glaciers sur une partie de la surface terrestre, il y aura un problème d’équilibre isostatique et donc de plus en plus de tremblements de terre. La fonte des grands glaciers provoquera un déséquilibre de pression au niveau des plaques tectoniques et, par suite, des tremblements de terre. Donc nous allons vers de plus en plus de tremblements de terre, de plus en plus de terres inondables et moins d’eau.
Le manque d’eau est un indicateur. On peut faire du dessalement, certes, mais cela coûte très cher. Et avec quelle énergie ? Les énergies renouvelables ne sont pas suffisantes et même si on utilise de l’hydrogène, on ne peut jamais remplacer ce qu’offrent les énergies actuelles.
Deuxièmement, ces panneaux solaires, qu’est-ce qu’on en fait avec ces tonnes des panneaux qui deviennent inutilisables ? C’est un nouveau créneau de recherche et il faut trouver des solutions…
Donc, des problèmes en cascade. Et les pays les plus intelligents vont se préparer pour avoir le moins de problèmes possibles, dont la Tunisie.
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