Adoum Oumar
09 Octobre 2017•Mise à jour: 10 Octobre 2017
AA - Yaoundé
"Le Cameroun est aujourd’hui pris en otage par un héritage colonial explosif", c’est ainsi que le Dr Ebelle Onana, maître de conférence à l’université de Yaoundé 2 a tenté de résumer la crise indépendantiste qui secoue actuellement le Cameroun.
Dans un entretien accordé au correspondant de l’agence de presse turque, Anadolu (AA), le docteur Onana est revenu sur la crise sécessionniste qui touche actuellement plusieurs régions du Cameroun.
İnterrogé sur les facteurs à l’origine de la crise et les méthodes du gouvernement pour y faire face, des dizaines de personnes sont mortes dans les affrontements, Onana a pointé l’héritage colonial du Cameroun et le manque de réactivité des autorités face à la grogne montante dans les régions anglophones.
"Je n’aime pas utiliser le terme "anglophone" que je trouve discriminant. Cette crise est le fruit de l’héritage colonial, le Cameroun est aujourd’hui pris en otage par un héritage colonial explosif. Donc le premier élément à prendre en considération c’est l’histoire. Car auparavant il n’y avait pas cette distinction, francophone anglophone dans aucun village du Cameroun. Ce conflit vient d’ailleurs, de cette volonté coloniale de nous maintenir ainsi", a t-il expliqué.
Selon l’universitaire, c’est en raison de l’attitude de l’ONU (l’Organisation des Nations-Unis) et de la communauté internationale qui en subdivisant le pays et en le plaçant sous la tutelle, d’un côté des anglais et de l’autre des français, que des graines de la discorde ont été semées au Cameroun.
"Ce que nous vivons aujourd’hui est la faute de la communauté internationale, de l’ONU qui, dans un esprit impérialiste choisissent de poser les bases d’une société sujette aux crises et à la destruction. Une fois le pays détruit, ils se présentent comme étant les seules à disposer des moyens techniques et financiers pour reconstruire et c’est ainsi que vous crouler sous d’énormes dettes, condamné à croupir dans la misère. Mais eux voient dans la destruction, des ventes d’armes, l’occupation technique et financière… c’est la réalisation de l’impérialisme", a t-il lancé.
Et Onana de poursuivre : "L’impérialisme a pris un autre sens aujourd’hui, c’est devenu l’appropriation des pays pauvres à travers la création de conflits artificiels. C’est l’appropriation des marchés, des ressources naturelles, c’est soumettre les pays pauvres à la volonté commerciale de la communauté internationale".
Pour Onana, le deuxième facteur réside dans le manque de réponse efficace et rapide du gouvernement face à l’exaspération des régions anglophones du Sud-Ouest et du Nord-Ouest, doublement ostracisés, et par l’appareil de l’Etat qui les tient à l’écart du pouvoir et par les grandes familles anglophones qui contrôlent ces régions et qui traitent leurs semblables comme des esclaves.
"Lorsque vous arrivez dans les parties anglophones, vous constatez que la société anglophone est resté archaïque, d’un côté vous avez ceux qui sont appelés à gérer le pouvoir, de l’autre, ce qu’on pourrait appeler les "esclaves". Tous ceux qui travaillent dans les plantations côté francophone, viennent de la partie anglophone. Lorsque ces gens de la basse classe commencent à réfléchir et veulent eux aussi arriver aux affaires, cela va les pousser à revendiquer, voilà un autre élément comptable dans l’analyse de la crise "anglophone", a-t-il encore expliqué.
"Cette crise est également une crise entre les anglophones eux-mêmes, car ceux du bas veulent casser l’hégémonie des grandes familles et pour cela ils cherchent à faire entendre leurs voix en créant des mouvements sécessionnistes, fédéralistes avec des revendications qui, face au mépris et à l’impuissance affichés par l’Etat, prennent des tournures politiques, c’est à dire qu’elles sont politisées", précise-t-il.
En terme de conclusion, le docteur Ebelle Onana a tenu à souligner que la grande majorité des manifestants ignorent totalement les revendications exprimées par les différents mouvements sécessionnistes.
"Les gens font du suivisme, ils sont démunis intellectuellement, matériellement, spirituellement. Ils vont adhérer à des mouvements sans savoir pourquoi ils y adhèrent, sans conviction. Ils vont adhérer parce qu’ils supposent que le programme est en leur faveur, donc le mouvement suscite chez eux de l’espoir".