AA / Tunis / Nacer Talel
Professeur d’informatique à l’Institut supérieur d’informatique et de multimédia de Gabes, Anouar n’a pas attendu la crise de coronavirus pour investir toutes ses forces et son temps afin d’ériger un véritable paradis au milieu d’un climat aride et sec dans le sud tunisien.
Avec l’aide de sa famille, il entretient un vaste terrain hérité de son père et le transforme en mini ferme qu’il a baptisée « Green Desert ».
Anouar, essaye de conjuguer le savoir-faire de ses ancêtres avec des techniques modernes pour produire et conserver des semences autochtones épargnées de toute modification génétique.
Après la fin des cours, Anouar se précipite vers le Green Desert, troque sa blouse de professeur pour celle d’agriculteur passionné, pose son chèche blanc et débute son inspection des différentes parcelles.
Dans la mini ferme, où il n'est utilisé aucun pesticide ni engrais chimique, on trouve presque toutes les variétés de légumes, plantes et arbres médicinaux.
Le fumier de caprins et le composte sont utilisés pour fertiliser la terre. « Si je mets des pesticides ou des engrais chimiques, je tuerai ma terre petit à petit, tricher ma terre c’est tricher mes propres enfants, je ne le ferai jamais », explique Anouar.
Les 84 ans d’Aicha, maman d’Anouar, ne l’empêchent pas de profiter pleinement de sa journée.
Dès le matin, elle met son écharpe afin d'éviter les coups de soleil brûlant qui, alliés aux tempêtes de sables fréquentes dans cette région, ont réussi à tanner une couche brunâtre sur son visage tatoué, traçant ainsi des traits tirés similaires aux traits de leur terre labourée.
Elle intervient moins physiquement, mais elle ne s’abstient pas de conseiller ses belles-filles et leurs maris.
Elle avoue être à l’abri du coronavirus, elle qui a déjà vu passer tant de maladies durant sa vie.
Son H’rem (habit traditionnel), porté à l’aide de deux kh’lal (grosse épingle), lui permet de bouger aisément afin d'accomplir les différentes tâches journalières, comme préparer les mets avec des ingrédients récoltés sur place, aider une caprine à accoucher, tisser la laine pour en faire des tapis, ou encore avec sa béquille, séparer les semences des branchettes.
Des semences que son fils Anouar, stocke dans une petite maisonnette d’argile construite à l'aide de matériaux trouvés sur la propriété, conservées dans des pots de verre qu’il aère occasionnellement pour éviter les dégâts causés par l’humidité, d’autres semences préfèrent être conservées dans la cendre afin de faire fuir les acariens ou même dans des feuilles de tabac ramassées sur place, la poudre du fenugrec s’est avérée être un véritable répulsif contre les insectes et tiques.
Ces semences sont gardées pour de futurs semis ou pour les échanger avec d’autres agriculteurs et agricultrices soit en Tunisie soit à l’étranger.
Ce ne sont pas seulement les semences qu’Anouar échange avec ses collègues : des manuels, des retours d’expériences, des résultats et des livres jonchent sa petite bibliothèque casée dans des paniers à l'intérieur de son petit ‘laboratoire’ qu’il a bâti sur le terrain.
« C’est satisfaisant de pouvoir ramener mon couffin de légumes et de fruits de mon champ, je suis sûr de la manière dont cela a été fait, je consomme les yeux fermés, contrairement à ce qu’on peut manger si j’achète ailleurs », se félicite Anouar, adressant un message aux autorités.
Pour lui : « l’État doit réorienter les subventions allouées au tourisme en faveur de l’agriculture, parce qu’on l’a vu, quand les touristes ont cessé de venir c’est l’agriculteur qui a été présent, et qui n’a pas arrêté de travailler, jour et nuit. On ne cherche pas de l’argent, on cherche de l’encouragement, appuyons l’agriculture, l’industrie et les services suivront ».
"Au sud, à part la sécheresse, l’eau ici est trop saline ou salée, et on doit faire beaucoup de travaux pour que les plantations l’acceptent avant l’irrigation », ajoute le professeur-cultivateur.
Entourée de ses filles, à l’ombre, la belle-sœur d’Anouar, secouant la barrette pour extraire du beurre « ici on est à l’abri de la maladie dont souffre le monde actuellement, la maladie ne on la voit qu’à la télé, Alhamdou Lellah ».
De loin c’est le désert, de près c’est un petit coin de paradis, Anouar ne fait que sauvegarder les traditions qu’il a héritées de son père et grand-père.
Ses ancêtres étaient des nomades qui sillonnaient la Tunisie pour le pâturage, aujourd’hui et grâce à la technologie c’est le savoir- faire et la pratique qui s'échangent entre ces mini fermes que beaucoup de spécialistes jugent indispensables pour garantir un développement agricole durable.
