La victoire de l’Espagne au Mondial 2026 n’a pas empêché la montée des discours racistes et islamophobes sur les réseaux sociaux. Au contraire, la compétition de football a constitué l’un des principaux facteurs de déclenchement de contenus haineux recensés en juin, avec une attention particulière portée au jeune international espagnol Lamine Yamal.
Selon le bulletin de suivi des réseaux sociaux publié par l’Observatoire espagnol du racisme et de la xénophobie (OBERAXE), rattaché au ministère espagnol de l’Inclusion, de la Sécurité sociale et des Migrations, 40 861 contenus liés à des discours de haine et à des récits discriminatoires ont été détectés sur internet au cours du mois de juin.
Le sport a représenté 16 % des contenus surveillés, se classant ainsi au deuxième rang des principaux facteurs déclencheurs de discours de haine, derrière les questions liées à l’insécurité citoyenne, qui ont concentré 69 % des contenus détectés.
L’OBERAXE souligne qu’au cours du Mondial, une présence « significative » de messages racistes et islamophobes a été observée à l’encontre de sélections nationales, de supporters et de joueurs. Le rapport met notamment en avant le volume de contenus hostiles visant Lamine Yamal, dont les origines et l’identité ont été au centre de commentaires discriminatoires.
Né en Espagne et international espagnol, Lamine Yamal est devenu l’un des visages les plus emblématiques de la sélection. Son père est d’origine marocaine et sa mère est originaire de Guinée équatoriale. Son parcours illustre la diversité de la société espagnole, mais son identité a également fait de lui une cible récurrente de propos racistes et discriminatoires sur les réseaux sociaux.
À l’approche de la demi-finale entre l’Espagne et la France, une autre polémique avait déjà placé la question de l’identité et de la nationalité au cœur des débats. L’ancien Premier ministre espagnol Mariano Rajoy avait écrit, dans une chronique publiée après un match de la sélection espagnole, que l’équipe de France était une équipe « sans Français », une formule qui avait suscité de vives réactions.
Interrogé sur ces propos en conférence de presse, Lamine Yamal avait choisi de ne pas alimenter la polémique et avait défendu le rôle du football comme outil d’intégration sociale.
« Si le football sert à quelque chose, c’est à intégrer, au niveau de la société », avait déclaré le joueur, estimant que la France et l’Espagne constituaient toutes deux des exemples d’intégration.
Ces déclarations ont renforcé l’image de Yamal comme une figure de la diversité du football espagnol, au moment même où son identité était utilisée comme cible dans des publications discriminatoires.
Quelques jours avant la finale du Mondial, une nouvelle polémique avait également éclaté après les propos d’un journaliste argentin qui avait désigné Yamal en faisant référence à ses origines marocaines. La controverse a provoqué des réactions en Espagne, certains dénonçant une instrumentalisation de l’origine familiale du joueur pour le rabaisser.
Ces épisodes se sont inscrits dans un contexte plus large documenté par l’OBERAXE : les personnes d’origine nord-africaine ont représenté 88 % des contenus haineux analysés, soit une progression de dix points par rapport au mois de mai.
Le bulletin de l’OBERAXE fait également état d’une évolution préoccupante dans la nature des messages diffusés en ligne.
Les contenus déshumanisant ou dégradant gravement les groupes ciblés ont représenté 48 % du total, soit une hausse de 25 points de pourcentage en un mois. Par ailleurs, 32 % des messages présentaient les groupes visés comme une menace, tandis que 10 % incitaient à leur expulsion.
Dans 6 % des cas, les contenus encourageaient la violence. Trois pour cent faisaient l’éloge de personnes s’en prenant aux groupes ciblés et 1 % cherchaient à les discréditer.
L’agressivité caractérise également la forme de ces publications. 89 % des contenus analysés utilisaient un langage explicitement agressif, avec des insultes, des menaces ou des propos dénigrants visant notamment les migrants et d’autres groupes racisés.
D’autres contenus, représentant 10 % du total, avaient recours à l’ironie ou au sarcasme pour diffuser des messages discriminatoires sous une apparence humoristique.
Le recours aux images, aux vidéos, aux mèmes et au langage codé constitue un autre défi pour les plateformes. Ces éléments étaient présents dans 32 % des contenus recensés, facilitant leur diffusion et compliquant leur détection par les systèmes automatisés de modération.
Sur l’ensemble des contenus sélectionnés et signalés par l’OBERAXE, 61 % ont été retirés par les plateformes numériques, contre 65 % en mai.
Les taux de retrait varient fortement selon les plateformes. TikTok arrive en tête avec 98 % des contenus signalés supprimés, devant X avec 93 %, Facebook avec 62 %, Instagram avec 32 % et YouTube avec seulement 8 %.
L’OBERAXE relève également une différence importante selon le mode de signalement. Les contenus signalés par des utilisateurs particuliers ont enregistré un taux de retrait de 10 %. Cinq pour cent ont été supprimés dans les premières 24 heures, 1 % dans les 48 heures suivantes et 4 % dans un délai d’une semaine.
Les signalements effectués par l’intermédiaire du canal de confiance, ou « trusted flagger », ont obtenu un taux de retrait de 51 %. Selon l’observatoire, ces résultats illustrent l’efficacité supérieure de ce mécanisme spécialisé dans la détection et le signalement des contenus potentiellement illicites.
La période du Mondial a également été marquée par la circulation de contenus faux ou manipulés concernant Lamine Yamal et d’autres acteurs de la compétition.
Des contenus générés ou modifiés à l’aide de l’intelligence artificielle ont notamment été utilisés pour alimenter des récits trompeurs autour du joueur espagnol et de son identité religieuse. Parmi les contenus vérifiés figurent notamment une vidéo créée à l’aide de l’intelligence artificielle prétendant à tort que la chaîne d’information espagnole Canal 24 Horas avait annoncé une enquête visant Yamal pour « islamisme radical ».
D’autres publications ont également tenté de créer de fausses interprétations autour de signes religieux ou de symboles supposément portés par le joueur.
Ces exemples illustrent une évolution du discours de haine en ligne : les insultes et les attaques directes peuvent désormais être accompagnées de contenus visuels fabriqués ou détournés, rendant leur diffusion plus rapide et leur vérification plus complexe.
Au-delà du cas de Lamine Yamal, le rapport de l’OBERAXE montre que les discours de haine en ligne s’inscrivent dans un contexte social et politique plus large.
Les contenus liés aux politiques publiques ont représenté 11 % des messages analysés, principalement autour des débats sur les mesures d’inclusion et d’intégration ainsi que sur le processus extraordinaire de régularisation des migrants lancé par le gouvernement espagnol.
Les contenus liés aux agressions sexuelles ont représenté 9 % du total, tandis que ceux associés au terrorisme et à l’arrivée d’embarcations transportant des migrants ont atteint respectivement 3 % et 2 %.
La question de l’insécurité reste toutefois le principal catalyseur des discours haineux. Selon l’OBERAXE, de nombreux messages établissent, parfois à partir d'informations fausses ou sorties de leur contexte, un lien généralisé entre les personnes migrantes et la criminalité, les tensions sociales ou les troubles à l’ordre public.
Le sacre de l’Espagne au Mondial 2026 a offert au pays une célébration collective, mais il a également mis en lumière les fractures persistantes autour de l’identité, de l’origine et de la religion.
Le cas de Lamine Yamal concentre à lui seul plusieurs de ces tensions : jeune joueur espagnol issu de l’immigration, figure majeure d’une sélection nationale victorieuse, il est devenu à la fois un symbole de l’intégration et une cible privilégiée des discours racistes et islamophobes.
Les données de l’OBERAXE montrent que le phénomène dépasse largement le seul monde du football. Mais la popularité mondiale de la compétition et la visibilité des joueurs ont offert aux discours discriminatoires un espace de diffusion particulièrement important.
À travers son système FARO, l’OBERAXE poursuit le suivi de ces contenus afin d’identifier les tendances, les épisodes déclencheurs et les modes de propagation des messages discriminatoires sur les principales plateformes numériques.
Alors que les réseaux sociaux jouent un rôle croissant dans la formation de l’opinion publique, le Mondial 2026 aura ainsi été, en Espagne, à la fois une célébration sportive et un révélateur des défis persistants liés au racisme, à l’islamophobie et à la désinformation en ligne.
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