AA/Douala (Cameroun)/ Pado Chemie
« Si les chauves-souris causaient Ebola, je serais mort depuis des années, ainsi que des milliers, voire des millions d’autres camerounais qui habitent Douala », dit à Anadolu Christophe Eboa.
Eboa fait partie de ces nombeux Doualais, qui cohabitent sans crainte avec les chauves-souris. Chaque matin, en sortant de son domicile dans le quartier Bonanjo, ce sexagénaire observe nonchalemment des milliers de ces mammifères volants se poser sur les arbres du centre administratif de la capitale économique du Cameroun.
D’un large geste de la main, Christophe montre les manguiers plantées à quelques pas de lui où sont visibles des centaines de cages de chauves-souris. En cette matinée d’octobre, il est impossible de ne pas entendre les nombreux cris des animaux.
« Je suis né dans ce quartier. J’ai grandi avec des chauves-souris qui font parfois des selles sur nos têtes. Mais, les épidémies d’Ebola ne nous ont jamais atteints. Ce ne sont pas des animaux dangereux », pense le sexagénaire.
Malgré la menace de la fièvre Ebola, transmise, selon des experts, par les chauves-souris, beaucoup de Camerounais du quartier Bonanjo cohabitent, sans crainte, avec ces animaux. Chacun a sa propre recette pour ne pas avoir peur. Des recettes qui peuvent parfois être bien particulières.
« Ebola est une invention occidentale qui n'a rien à voir avec les chauves-souris. Les chauves-souris sont des oiseaux sorciers. Ce sont des personnes qui se transforment en ces animaux. Je ne condamne pas ceux qui en consomment car ils donnent de super-pouvoirs», confie à Anadolu, Charles Nkoum, vigile, sans s’étendre davantage sur le côté « magique » des chauves-souris.
Face à ce qu'elles qualifient "d'absence de conscience collective" du danger représenté par les chauves-souris, les autorités sanitaires craignent une « contamination en masse » de la population si jamais un cas est déclaré dans la capitale économique.
« Les chauves-souris de Douala, comme celles du reste du Cameroun, sont frugivores. Elles peuvent donc transmettre Ebola à travers des fruits aux chimpanzés, qui à leur tour les transmettent aux autres animaux grâce à différentes sécrétions», avertit Victor Kamè, coordonateur du Centre régional pour la prévention et la lutte contre les épidémies (Cerple) dans la région du Littoral.
Les chauves-souris frugivores – généralement consommées séchées ou dans une soupe épicée – seraient l'espèce-réservoir la plus probable du virus, qu'elles peuvent véhiculer sans pour autant développer de signes cliniques de la maladie, et seraient donc à éviter à tout prix, peut-on lire sur le site de l'Organisation des Nations-Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture (FAO).
A la question de savoir si des mesures peuvent être prises, Dr Victor Kamè répond : « Nous ne pouvons que sensibiliser la population en leur disant que le sang d’une chauve-souris infectée peut causer Ebola et les tuer. Honnêtement, c’est Dieu qui nous protège car, des chercheurs ont étudié les chauves-souris du Cameroun et se sont rendus compte que ce sont les mêmes chauves-souris qu'on retrouve dans les pays infectés ».
Si certains habitants chassent et consomment cet animal, les restaurants offrant des menus à la chauve-souris ne désemplissent pas. Kengoua Dagobert est restaurateur au centre administratif. Il explique à Anadolu qu’il est habitué à voir sa clientèle demander cette « viande appétissante ».
« Des policiers, militaires et autres hommes en civile chassent ces animaux ici même à Bonanjo. Certains, après les avoir tués, vendent une chauve-souris à 250 ou 300 Francs Cfa (environ 0,5 Usd). Il y a toujours des acheteurs et mes clients en demandent toujours ! », jure le restaurateur.
« J’aime et je consomme la viande des chauves-souris. Il y a des endroits où on les vend à Douala. Des chasseurs viennent les tuer ici (Bonanjo, ndlr) car c’est le lieu où les retrouve le plus à Douala.», justifie une vendeuse de cartes de crédit téléphonique, attablée au restaurant de Dagobert.
Pour l’environnementaliste Didier Yimkoua, le gouvernement camerounais doit interdire la chasse des chauves-souris, comme il a interdit la consommation de la viande de brousse, et mettre une équipe d’hommes au quartier Bonanjo pour veiller à l’exécution de cette mesure.
«L’épidémie actuelle d’Ebola qui décime des milliers d’habitants en Afrique de l’Ouest et même en Europe, n’est pas comme les précédentes. Les Camerounais doivent prendre conscience de sa gravité car avec des milliers de chauves-souris à Douala, nous avons des chances d’attraper Ebola », insiste le coordonateur national de la World Action Phyto Protection (WAPP), dans une déclaration à Anadolu « Sur le plan écologique, on ne peut pas chasser ou tuer ces animaux. Mais, le gouvernement peut éloigner la population d’eux », poursuit-il.
De son côté, le gouvernement, qui a déjà débloqué 600 000 $ sur les 1,2 million promis pour la prévention contre la fièvre Ebola, mise sur les formations et les sensibilisations.
« Nous avons formé des journalistes, des chefs communautaires, autorités administratives et force de l’ordre. De plus, nous sensibilisons la population sur le bien-fondé des mesures telles l’interdiction de la consommation de la viande de brousse », a expliqué à Anadolu Dr Elise Virginie Owono, sous-directeur de la prévention et de l’action communautaire au ministère de la Santé publique. Pour l’instant, aucun cas d’Ebola n’a été signalé au Cameroun.