Politique

ANALYSE - Guide pratique pour aider les ressortissants de l'OTAN à comprendre la Turquie

Ayvaz Çolakoğlu   | 02.12.2019
ANALYSE - Guide pratique pour aider les ressortissants de l'OTAN à comprendre la Turquie

Ankara

AA - Istanbul - Dr Can Kasapoglu


Par le Dr Can Kasapoglu, directeur du programme de recherche sur la sécurité et la défense du groupe de réflexion EDAM basé à Istanbul.

Dans son entretien, accordé au début du mois de novembre 2019, au journal The Economist, le président français Macron a diagnostiqué la "mort cérébrale" de l'OTAN.

Il est intéressant de noter que parmi ses principaux arguments, le président français a évoqué la campagne militaire menée par la Turquie dans le nord-est de la Syrie, pour démontrer le manque de cohésion de l’Alliance.

Est-ce vraiment le cas? Pouvons-nous proposer aux pays de l’OTAN un guide pratique pour mieux gérer le dossier turc? Essayons.

L'administration Obama a mal géré le dossier Syrien

Pour que l’OTAN reste unie sur le flanc sud, l’Occident devrait se défaire de l’héritage de l’administration Obama concernant la Syrie. Permettez-moi de le formuler ainsi: les grandes attentes de l'accord sur les armes chimiques avec la Syrie et la présidence Obama ont ceci en commun, elles ne sont plus là, emportées par les lignes rouges ostensibles et les discours inspirants qui ne s'appuient sur aucune action concrète… Fait révélateur, durant le mandat du président Trump, les États-Unis, le Royaume-Uni et la France ont dû lancer des attaques punitives communes pour mettre fin à l’usage répété des armes chimiques par le régime Baathiste.

Tout comme il croyait naïvement que l’armée arabe syrienne pouvait être dépossédée de son arsenal chimique dans une situation de guerre en cours, l’administration Obama a encore échoué avec sa politique militaire, consistant à armer des groupes (le YPG) pour combattre un autre réseau terroriste, Daech, ayant des liens organiques avec une organisation considérée comme terroriste par les États-Unis, le PKK. Ironiquement, dès 2016, la relation entre le YPG et le PKK, ainsi que la campagne de terreur menée par ce dernier depuis des décennies dans un pays membre de l'OTAN, ont été soulignés avec les mots du secrétaire américain à la Défense, Ashton Carter, lorsqu'il a répondu aux questions du sénateur Lindsey Graham lors d'une audition du Congrès.

D'un point de vue géostratégique, s’aliéner le seul pays de l'OTAN frontalier du Moyen-Orient, et le faire dans l'intérêt d'un groupe armé lié au terrorisme, pourrait ne pas être la meilleure des idées pour les 70 prochaines années. Autrement dit, vivre avec une « autonomie de fait accompli » contrôlée par le PKK et ses ramifications à ses frontières méridionales, reste un scénario cauchemardesque pour Ankara, et aucune administration turque ne pourrait supporter un tel résultat.

Pour faire face à la stratégie de guerre chimique de l’armée du régime, les dirigeants alliés à Washington, Londres et Paris ont réussi à penser et à agir différemment, et avec plus de sagesse, que la « Doctrine Obama ». Peut-être devraient-ils faire la même chose dans le nord-est de la Syrie…

Considérons intelligemment les cartes : le Moyen-Orient est un endroit dangereux

Les intellectuels occidentaux devraient admettre cette évidence géopolitique, la Turquie n'est pas un pays fortuné, voisin du Liechtenstein ou de Monaco. La Turquie est un pays de l'OTAN, limitrophe de l'Iran, de l'Irak et de la Syrie. Ankara doit faire face à d’âpres défis, qu'aucun autre pays de l'OTAN n’a à affronter.

En 2005, l’armée d'al-Assad a effectué un tir d’essai de missile balistique Scud-D, fabriqué en Corée du Nord. Le lancement a été effectué en mode rafale, adapté pour des tirs de missiles dotés d’ogives munies d’armes de destruction massive. Des pièces de ce missile sont tombées sur le territoire turc. En 2007, l’armée de l’air israélienne a bombardé le réacteur nucléaire secret syrien à Deir ez-Zor. Cette fois, les réservoirs largables de l'avion ayant mené le raid sont tombés dans une ville frontalière de la Turquie.

Vous ne verriez pas cela se produire au Portugal ou en Belgique, n'est-ce pas?

Allons un peu plus loin. Imaginez un instant que les régimes Baathistes de Saddam Hussein et de Hafez al-Assad aient été vos voisins pendant des décennies, avec leurs programmes d’armes de destruction massive et de prolifération des missiles balistiques, ainsi que leurs propension à parrainer le terrorisme dans la région. Imaginez que la guerre entre l’Iran et l’Irak, les tests de missiles de l’Iran, la campagne de guerre chimique de l’Armée arabe syrienne, la chute de Mossoul entre les mains de Daech et de nombreuses autres choses horribles se soient déroulés sur le pas de votre porte. Effrayant, n'est-ce pas?
Aucun autre pays membre de l’Alliance n’a été ouvertement menacé par les généraux des Gardes de la Révolution iraniens, en raison du déploiement du radar à bande X, dans le cadre des efforts de défense antimissile de l’OTAN. Aucun service de renseignement européen ne doit surveiller un État voisin qui mène une coopération dangereuse en matière d'armes stratégiques avec Pyongyang. Enfin, aucun autre pays de l’OTAN n’a déployé de formations conventionnelles à l’échelle de brigade contre les bannières noires de Daech.

Ces "incidents" pourraient constituer une bonne collection d’histoires d’horreur, que de nombreux collègues européens pourraient raconter en sirotant leur verre dans un café au bord de la route. Cependant, ils demeurent la réalité même d’un avant-poste militaire turc surveillant la frontière ou d’un gouvernement turc décidant de questions stratégiques dans la capitale. Mieux vaut donc laisser les boissons de côté un instant et jeter un coup d’œil sur certaines cartes du Moyen-Orient. Les cartes ont cet avantage, c’est qu’elles parlent d'elles-mêmes.

Ne confondez pas les problèmes bilatéraux avec l’agenda de l'OTAN

Les alliés de l’OTAN devraient contenir les questions bilatérales et les affaires stratégiques régionales dans ce strict cadre, et éviter d’étendre les différends de politique étrangère à l’agenda plus large de l’Alliance. Plus important encore, les dirigeants alliés doivent agir avec sobriété. Le président Français Macron, par exemple, a évoqué la récente campagne de la Turquie en Syrie, qui visait le PKK / YPG, lors de ses déclarations sensationnelles parlant de "mort cérébrale". Nous avons vu un comportement similaire dans le tweet du sénateur américain Lindsey Graham, daté du 7 octobre 2019, indiquant qu’il travaillait avec le sénateur Chris Van Hollen pour introduire des sanctions bipartites, appelant à la suspension de la Turquie par l’OTAN à moins que Ankara ne mette fin à l’action militaire.

Eh bien, la France, en tant que nation souveraine, peut ou non trouver les efforts transfrontaliers de la Turquie utiles à la politique de Paris en faveur de la Syrie. Le président Macron peut donc manifester sa position et agir en conséquence. Il ne fait aucun doute que le président français, en sa qualité, peut utiliser chacun des instruments de politique étrangère à sa disposition. De même, les sénateurs américains peuvent très bien exercer leurs droits et devoirs législatifs sur les sujets liés aux affaires étrangères de leur choix.

Pourtant, bien qu'ils soient des piliers respectables et cruciaux de l'occident, ni le Palais de l'Élysée, ni le Congrès américain ne sont des organes de l'OTAN. Ce sont des institutions nationales qui défendent les intérêts de leurs contribuables. Il en va de même pour le Parlement turc, qui a autorisé l'action transfrontalière en Syrie, et la présidence turque, qui a lancé l'opération Source de Paix. Comme leurs homologues occidentaux, les organes nationaux turcs doivent avant tout prendre en compte les intérêts et la sécurité des contribuables turcs. C'est la raison d'être classique d'un État-nation tel que la Turquie, la France ou les États-Unis.

Il serait inquiétant que les États membres attachent leurs agendas nationaux aux affaires de l’OTAN au sens large, une alliance d’États-nations pourrait facilement se retrouver impuissante face à une avalanche de troubles paralysants, allant de la crise Américano-allemande concernant les renseignements en 2014, au différend anglo-espagnol - même la manne navale entre Londres et Madrid - sur le statut de Gibraltar.

Concentrez-vous sur le véritable agenda de l'OTAN qui seul compte et rappelez-vous que le YPG n'est pas un allié de l'OTAN.

L’Alliance a fort à faire avant la réunion des dirigeants à Londres. Ces dernières années, la RAND Corporation a publié une importante collection de rapports, suggérant que le district militaire occidental de la Russie jouit d’une supériorité conventionnelle sur le flanc oriental de l’OTAN. En 2014, les forces armées de la Fédération de Russie ont réactivé la 1re armée de blindés de la Garde, grande unité blindée située dans l'ouest du pays. De plus, le paysage stratégique post-INF (Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire) risque d’exacerber une nouvelle course aux armements en Europe.

La Chine, par contre, pourrait intensifier les déploiements avancés des États-Unis en Asie-Pacifique, au cours des prochaines décennies, si elle maintenait sa tendance à l’escalade.

L’attaque d’Aramco a révélé une nouvelle réalité militaire sur le flanc sud. La lutte contre le terrorisme et la résolution des problèmes humanitaires sont d’autres thèmes essentiels dans le sud.

En outre, il existe des thèmes critiques, tels que l'intelligence artificielle et les développements des technologies de défense liées à la robotique, les opérations d'information activées par le cyber, les programmes d'avions de 6ème génération et la montée d'espaces de combat numérisés. Bien entendu, le partage de la charge, ainsi que l'appel à dépenser 2% du PIB en défense et 20% du budget annuel de la défense en équipements majeurs, figurent également sur la liste des choses à faire.

À l'occasion du 70e anniversaire de l'OTAN, l'alliance est toujours pertinente et nécessaire pour assurer la sécurité euro-atlantique. L'Alliance a protégé le monde libre pendant la guerre froide. Elle aura également à accomplir de grandes choses au cours des 70 prochaines années. Entre autres tâches ardues, les dirigeants alliés devraient avoir des préoccupations plus importantes que l’inquiétude face à l’action militaire de la Turquie dans le nord de la Syrie ou au sort des groupes armés non étatiques affiliés au PKK.

* Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de l’Agence Anadolu.

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