Politique

Égypte : "L'exécution de condamnés politiques est un message pour les manifestants"

- Le régime d’Al-Sisi fait exécuter 15 détenus pour inspirer la peur et détourner l'attention des protestations croissantes dans tout le pays, selon les experts

Mourad Belhaj   | 08.10.2020
Égypte : "L'exécution de condamnés politiques est un message pour les manifestants"

Ankara

AA / Ankara

Alors que les protestations continuent de s'intensifier en Egypte, la décision du gouvernement d'Abdel Fattah al-Sisi d'exécuter 15 détenus politiques au cours du week-end visait à susciter la peur et à détourner l'attention, estiment certains analystes politiques.

Le soulèvement, qui a débuté le 19 septembre suite à l'appel de l'opposant Mohammad Ali, établi en Espagne, a semé l'inquiétude au Caire. Les protestations ont d'abord éclaté dans les villages et les bidonvilles, puis se sont étendues aux villes de tout le pays.

Dans un premier temps, le régime n'a pas pris les manifestations au sérieux. Mais il a ensuite commencé à utiliser la force après avoir constaté une participation accrue des gens aux manifestations du vendredi 25 septembre, qui ont coûté la vie à trois manifestants. Les manifestations ont été baptisées "Vendredi de la colère" et aussi "Vendredi du triomphe".

Craignant que les manifestations, qui avaient commencé pour des raisons économiques, ne s'étendent davantage, malgré l'usage de la force, les autorités ont adopté un plan alternatif consistant à exécuter 50 prisonniers qui étaient déjà condamnés à mort par la justice.

Le lendemain des manifestations du 2 octobre, le ministère égyptien de l'intérieur a exécuté Yasser Abasiri, 49 ans, et Yasser Shakr, 45 ans, deux membres des Frères musulmans détenus pour avoir protesté contre le putsch militaire de 2013 qui a déposé le premier président démocratiquement élu du pays, Mohamed Morsi.

Les deux hommes étaient détenus dans la prison de la Torah dans le sud du Caire, qui est connue comme la prison la plus fortifiée du pays, après leur procès dans l'affaire dite de la "Bibliothèque d'Alexandrie".

Bien qu'aucune déclaration n'ait été faite par les autorités, les chaînes de télévision et les organisations de défense des droits de l'homme ont néanmoins signalé ces exécutions au grand public.

Le lendemain, le régime a exécuté 13 autres personnes. Les autorités n'ont pas encore annoncé leurs noms, selon Watan TV, une chaîne égyptienne diffusant depuis l'étranger et connue pour être proche des Frères musulmans.

D'autres chaînes de télévision appartenant à des groupes d'opposition tels que Mekameleen et Al-Sharq ont également confirmé ces exécutions.

- Al-Sisi exclut toute perspective de changement

S'adressant à l'agence Anadolu, Saif al-Islam Eid, un chercheur égyptien basé à Doha, a déclaré que le régime d'Al-Sisi continue à exclure toute possibilité de changement.

"Je pense que cette mesure s'inscrit dans le cadre du terrorisme d'État. Le régime d'Al-Sisi veut persister dans son attitude terroriste pour effrayer les manifestants et les pousser à ne plus penser à descendre dans la rue", a déclaré Saif al-Islam Eid.

Depuis le coup d'Etat militaire de 2013, le régime d'Al-Sisi utilise les exécutions pour faire peur à l'opposition afin qu’elle mettre fin à ses manifestations anti-gouvernementales, a déclaré à l'agence Anadolu Ismail Numan Telci, professeur associé à l'université de Sakarya et également vice-président du Centre d'études du Moyen-Orient (ORSAM).

"Ce n'est pas seulement pendant la période des protestations, mais le régime exécute continuellement des civils pour empêcher les masses de participer aux manifestations", a déclaré Telci.

Soulignant que le régime cible particulièrement l'organisation des Frères musulmans, Telci a déclaré que malgré la nature pacifique de l'organisation et ses exigences démocratiques, le régime d’Al-Sisi a recours à des politiques oppressives et violentes, y compris la torture.

"L'opposition est confrontée à de graves violations des droits de l'homme, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la prison. Il y a plusieurs cas de torture, de détention illégale et de disparition forcée", a-t-il ajouté.

Telci a également affirmé que les exécutions ne suffiront pas à décourager les Égyptiens qui souhaitent continuer à protester contre ce régime oppressif, ajoutant que de telles mesures encourageraient davantage les masses à montrer de plus en plus leur mécontentement à l'égard du régime d’Al-Sisi.

La récente vague de protestations n'est pas liée à la situation politique, mais plutôt aux problèmes économiques croissants auxquels le pays a été confronté ces dernières années, a-t-il précisé.

- Le mutisme de l'Occident

Telci a déploré que les violations des droits de l'homme par le régime d'Al-Sisi ne suscitent pas de réactions actives de la part des organismes internationaux et régionaux de défense des droits de l'homme, mais s'est néanmoins dit peu surpris.

"Ce mutisme est une constante pour les acteurs occidentaux depuis le début du régime militaire en Egypte", a affirmé Telci.

Et de souligner que peu après le coup d'Etat militaire, les puissances occidentales ont établi des relations officielles avec Al-Sisi, qui a été reçu par les dirigeants de pays tels que l'Allemagne, la France, le Royaume-Uni et les Etats-Unis.

"Ces pays ont continué à vendre de grandes quantités de produits issus des industries de défense (à l’Egypte), malgré les appels des défenseurs des droits de l'homme à y renoncer", selon Telci.

Il a ajouté que des acteurs régionaux tels que l'Arabie Saoudite, les EAU, le Bahreïn et Israël sont également de fervents partisans du régime d’Al-Sisi, qui est un élément prépondérant de leur politique étrangère.

Selon la loi égyptienne, le pouvoir d'appliquer les condamnations à mort ou les mesures de clémence revient au président.

Depuis l'arrivée au pouvoir d'al-Sisi, les tribunaux de tout le pays ont prononcé des condamnations à mort contre un certain nombre d'opposants au régime, mais la plupart des verdicts ont été annulés.

Pas moins de 92 prisonniers politiques ont été condamnés à mort en Égypte depuis qu’Al-Sisi est entré en fonction. Parmi eux, 57 ont été exécutés, tandis que les 35 autres sont toujours dans le couloir de la mort.

*Traduit de l’Anglais par Mourad Belhaj

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