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Irak : Al-Kazimi entre l'éloignement de l'Iran et le rapprochement de la sphère arabe (Analyse)

- L'Iran considère avec inquiétude l'orientation de l'Irak vers son environnement arabe, de peur que l'éloignement de Bagdad de l'axe de Téhéran ne menace ses intérêts économiques, politiques et sécuritaires

Fatma Bendhaou   | 15.04.2021
Irak : Al-Kazimi entre l'éloignement de l'Iran et le rapprochement de la sphère arabe (Analyse)

Istanbul

AA / Raed al-Hamed

Le gouvernement irakien s'oriente vers l'adoption d'une nouvelle politique fondée sur le rapprochement davantage de son environnement arabe, en reconstruisant la confiance avec des pays du Golfe qui ne sont pas en bon terme avec l'Iran, et le lancement de nouveaux processus économiques visant à édifier des relations économiques « distinguées » avec l'Egypte et la Jordanie.


Malgré les menaces que représentent certains groupes armés chiites, alliés de l'Iran, le Premier ministre iranien irakien, Mustafa al-Kazimi, a repris, au courant des mois de mars et d’avril, les séances du dialogue stratégique avec les Etats-Unis, et effectué deux visites réussies aux Emirats et en Arabie Saoudite, deux pays alliés de Washington.

Les pays arabes ont besoin d'un Irak fort, sécurisé et stable, loin des ingérences étrangères dans ses affaires intérieures, et qui disposerait d'une décision indépendante pour tracer ses politiques étrangères, de nature à servir ses intérêts nationaux et les intérêts des pays arabes également.


Il est, également, important pour l’environnement arabe de l’Irak, afin de préserver la sécurité de ses Etats, que l’Irak dispose de forces de sécurité qui ne dépendraient pas des groupes armés chiites alliés de l’Iran, et qui seraient aptes à protéger la sécurité et la souveraineté du pays des menaces étrangères, iraniennes et autres, et d’empêcher de prendre les territoires de l’Irak comme point de départ pour lancer des agressions contre les autres pays.

L'Iran considère avec inquiétude l'orientation de l'Irak vers son environnement arabe, de peur que l'éloignement de Bagdad de l'axe de Téhéran ne menace ses intérêts économiques, politiques et sécuritaires et ne représente une perte de son influence en Irak, tout en la privant de l'usage du territoire irakien comme passage terrestre lui permettant de garder le contact avec ses forces alliées en Syrie et au Liban.


Cependant, le rapprochement de l'Irak de son environnement arabe ne sera pas effectué, nécessairement, au détriment des relations « profondes » avec l'Iran, ou de son éloignement de l'axe de Téhéran, en dépit de l'affirmation faite par les trois présidences irakiennes, de la République, du gouvernement et du Parlement, de la nécessité d'épargner à l'Irak la politique des axes régionaux ou internationaux, et d'éviter de considérer l'Irak comme un champ de règlement de comptes entre d'autres pays, tels que les Etats-Unis et l’Iran, ou comme point de départ pour agresser d'autres pays.

Au cours de la dernière décennie, l’Iran a mis sur pied un axe de combat qui englobe plusieurs groupes chiites armés irakiens sous la férule de l’Instance du « Hachd al-Chaabi », du Hezbollah libanais et du Groupe yéménite des Houthis ainsi que de dizaines de groupes armés liés aux Gardiens de la Révolution qui combattent en Syrie et qui comptent dans leurs rangs des éléments venus d’Afghanistan, du Pakistan, d’Irak, du Liban, du Bahreïn et d’autres pays, à côté de combattants syriens répartis sur plus de 20 régiments, dont les régiments d’al-Quds, al-Ghaliboun, , le Bouclier d’al-Qalamoun, et le régiment d’al-Baqer et autres.


Certaines estimations indiquent que près de 200 mille combattants, répartis en groupes armés issus de plusieurs pays, évoluent sous les ordres des Gardiens de la révolution iranienne en Irak, en Syrie et au Yémen, dont plus de 100 000 éléments en Syrie, selon des déclarations faites par l'ancien chef des Gardiens de la Révolution, Mohammad Ali Jafari.

Al-Kazimi a subi des pressions de la part de groupes armés, hors contrôle de l'Etat, qui consistent à lancer des attaques contre les autres pays, tels que l'Arabie Saoudite, et à organiser des défilés militaires dans le centre de la capitale, dans une menace flagrante de l'autorité de l'Etat irakien et de ses institutions sécuritaires et militaires.

Al-Kazimi s'emploie à exhorter l'Iran à exercer davantage de pressions sur les groupes armés qui lui sont alliés, afin de suspendre les menaces qui pèsent sur la sécurité et la stabilité de l'Irak.
L'agence de presse américaine « Associated Press » a rapporté, en citant des responsables irakiens, qu'al-Kazimi a adressé un message ferme aux autorités iraniennes, réclamant l'usage de leur influence pour arrêter les menaces des groupes armés alliés de Téhéran afin d'éviter toute éventuelle confrontation.


Aucune source officielle irakienne ou iranienne n'a confirmé les informations rapportées par l'agence de presse américaine.

Nombre d'observateurs estiment que la visite effectuée, les 6 et 7 avril courant, à Bagdad, par le commandant de la Force Al-Qods, Ismaël Qaani, s'inscrit dans le cadre d’une réaction au message adressé par al-Kazimi aux autorités iraniennes.


Au cours de sa visite, la troisième du genre depuis qu'il a succédé à Qassem Solimani, assassiné dans un raid américain, en janvier 2020 à Bagdad, Qaani a rencontré des responsables gouvernementaux et des dirigeants de groupes armés chiites.

Des médias locaux ont rapporté que Qaani a appelé ces dirigeants à une accalmie au cours de la présente phase, durant laquelle l'Iran mène des entretiens et des pourparlers sur son dossier nucléaire, avec la France, la Chine, la Russie, le Royaume-Uni et l'Allemagne, en prélude au retour des Etats-Unis aux négociations, ce que l'Iran refuse avant la levée complète des sanctions infligées par Washington.


a visite de Qaani a été concomitante avec la clôture par Mustafa al-Kazimi de deux visites officielles accomplies en Arabie Saoudite et aux Emirats et la tenue des séances de la deuxième phase du dialogue stratégique entre les Etats-Unis et l'Irak.

Cette visite a été effectuée à l'approche du sommet tripartite entre l'Irak, l'Egypte la Jordanie qui a été reporté à deux reprises. La première fois en signe de solidarité avec l'Egypte après le terrible accident ferroviaire, selon une déclaration faite par al-Kazimi, le 26 mars dernier, soit au lendemain de la date arrêtée pour le sommet tripartite à Bagdad et une deuxième fois sur fond des conditions sécuritaires en Jordanie, selon les déclarations du porte-parole du gouvernement irakien, Hassan Nadhem, le 7 avril courant.


L'Egypte, la Jordanie et l'Irak ont tenue des réunions à des niveaux différents, durant les années 2019 et 2020, réunions axées sur les dimensions économique et de coordination commune dans la guerre contre le terrorisme.

Le gouvernement d'al-Kazimi s’emploie à reprendre un rôle à dimension arabe et régionale de l'Irak, avec l'aide de l'Arabie saoudite, des Emirats, des Etats-Unis unis et de la Ligue des Etats Arabes, dont le Secrétaire général Ahmed Aboul Gheit s'était entretenu, à Bagdad, avec al-Kazimi, le 10 avril courant et salué les mesures prises par le gouvernement irakien, en particulier celles se rapportant au processus d’ouverture du pays sur son environnement arabe et régional.


Les Etats-Unis et plusieurs pays arabes et du Golfe pensent que le gouvernement irakien, présidé par Mustapha al-Kazimi, semble moins soumis à l'influence de l'Iran, en comparaison avec des gouvernements antérieurs, tels que le cabinet de Adel Abdelmahdi ou ceux qui l’ont précédé.


Mustafa al-Kazimi tente, au cours de cette période transitoire, en sa qualité de chef du pouvoir exécutif et de commandant suprême des forces armées, de récupérer une partie de la décision et de l’indépendance de l’Etat, dominés par les dirigeants des groupes armés, alliés de l'Iran.


Al-Kazimi a pris plusieurs mesures pour tenter d’endiguer l'influence des groupes chiites armés, soit en remplaçant les chefs sécuritaires proche de ces groupes ou en neutralisant certaines de leurs sources de financement. De même, il a placé les accès et postes frontaliers avec la Syrie et l'Iran sous le contrôle des forces sécuritaires et de l'appareil de lutte contre le terrorisme, après que ces accès étaient soumis à ces groupes, qui s’emparaient de la majorité de leurs ressources financières.


Avec le recul du danger de Daech après sa défaite militaire en Irak et en Syrie, c’est une autre menace qui a émergé, celle des groupes chiites armés contre les bases militaires et les intérêts américains en Irak. Des intérêts des Etats alliés à Washington dans la région, tels que l'Arabie saoudite, avaient subi des attaques par des missiles et des drones et des responsables américains et onusiens avaient déclaré que ces attaques ont été lancées depuis le territoire irakien.


Les régiments baptisés al-Waad al-Haq (La vraie promesse), une faction considérée comme étant une vitrine de l’un des groupes armés irakiens, avaient annoncé avoir pris comme cible la capitale saoudienne par des drones, en date du 23 janvier; laquelle annonce avait été saluée et appuyée par les phalanges du Hezbollah irakien dans un communiqué rendu public par leur porte-parole.
Au cours de la rencontre d’al-Kazimi avec le prince-héritier saoudien, Mohamed Ben Salmane, le 27 mars dernier, le Premier ministre irakien a affirmé que Bagdad n’autorisera aucune agression contre le royaume.

Al-Kazimi a, toutefois, dû reconnaître l'existence d'armes en dehors de l'autorité de l'Etat, détenues par des groupes chiites armés qui s’affichent publiquement et qui organisent des défilés militaires dans certaines artères de la capitale sans que les autorités sécuritaires ne prennent de mesures contre ces groupes.


Partant de son approche que l'Irak fait partie de son pré carré d’influence traditionnelle dans la région, l'Iran rejette toute forme d'ingérence ou de pouvoir étrangers en Irak, qu'il s’agisse des Américains, des Saoudiens ou d’autres pays que Téhéran considère comme étant hostiles à son régime.

Pour des raisons d'influence en Irak et dans la région, il est important pour l'Iran de garder l'Irak isolé de son environnement arabe et d’œuvrer à renforcer les capacités des forces qui lui sont alliées, qu'il s'agisse de groupes armés ou de formations politiques, l'objectif étant de consolider ses politiques dans la région, à partir de l'Irak, que Téhéran s'emploie à en affaiblir le rôle arabe et régional et à l'éloigner de son environnement « traditionnel ».

*Traduit de l'arabe par Hatem Kattou

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