Feiza Ben Mohamed
08 Mai 2026•Mise à jour: 08 Mai 2026
Après les plaidoiries des parties civiles au procès en appel du financement libyen présumé de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007, les réquisitions du parquet général sont attendues à partir de la semaine du 11 mai. Au fil des audiences, la cour d’appel de Paris s’est replongée dans l’un des plus grands scandales politico-financiers de la Ve République.
Comptes offshore, intermédiaires, notes manuscrites, rencontres secrètes et soupçons de pacte de corruption avec le régime libyen de Mouammar Kadhafi: depuis plusieurs semaines, le procès en appel du financement libyen présumé de la campagne présidentielle de 2007 de Nicolas Sarkozy ravive une affaire qui continue de hanter la vie politique française près de vingt ans après les faits supposés.
Après les plaidoiries des parties civiles, une nouvelle phase décisive doit désormais s’ouvrir devant la cour d’appel de Paris avec les réquisitions du parquet général attendues à partir de la semaine du 11 mai. Le procès doit encore se poursuivre plusieurs semaines avant les plaidoiries de la défense puis la mise en délibéré du dossier.
L’accusation soupçonne l’existence d’un pacte de corruption conclu avec le régime libyen afin de soutenir financièrement la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007. L’ancien chef de l’État conteste fermement toute corruption et dénonce depuis le début de la procédure un dossier construit, selon lui, sur des accusations fragiles et des témoignages contradictoires.
En première instance, Nicolas Sarkozy avait été reconnu coupable d’association de malfaiteurs et condamné à cinq ans de prison ferme avec exécution provisoire et mandat de dépôt différé. Il avait été écroué le 21 octobre 2025 à la prison de la Santé avant d’être finalement libéré le 10 novembre suivant dans l’attente de son procès en appel. Plusieurs autres prévenus avaient également été condamnés, parmi lesquels Claude Guéant et Brice Hortefeux.
Dans un entretien à Anadolu, Vincent Brengarth, avocat de l’ONG Sherpa, qui s’est constituée partie civile dans cette affaire, estime que le dossier dépasse largement le seul cas Sarkozy et possède une portée institutionnelle inédite.
« Dans ce procès, nous sommes face à une situation inédite, et les deux dimensions sont parfaitement indissociables. Il serait donc artificiel de chercher à en hiérarchiser la gravité. En revanche, le recours éventuel à un État étranger — de surcroît une dictature — ajoute une dimension supplémentaire, puisqu’il touche directement à la souveraineté de la France. Il est évident qu’une condamnation porterait un regard totalement renouvelé sur les conditions dans lesquelles s’est déroulée cette campagne électorale », affirme-t-il.
À son sens, « ce dossier révèle, l’existence d’un système mêlant de hauts responsables de l’État, susceptibles de sacrifier l’intérêt général au profit d’une conquête du pouvoir, avec des intermédiaires de la corruption et tous ceux qui en facilitent la réalisation. Il constitue à la fois le procès d’une époque et celui d’anciens responsables publics, dont certains sont déjà connus de la justice. »
L’affaire, instruite depuis plus d’une décennie, relance également le débat sur le temps judiciaire dans les dossiers politico-financiers internationaux.
« Dans ce type d’affaires, il faut comprendre que nous avons affaire à des agissements complexes, impliquant une multitude de comptes bancaires, des flux opaques et des sociétés-écrans. Les mécanismes de corruption reposent précisément sur la clandestinité. Cela implique des investigations longues et fastidieuses, nécessitant notamment des commissions rogatoires internationales dont l’exécution dépend du bon vouloir des États sollicités », explique Vincent Brengarth.
Et d’ajouter : « Si l’on peut regretter l’insuffisance des moyens alloués aux investigations, le temps qui s’écoule est aussi un temps de maturation. Ce dossier en apporte une illustration. L’attente citoyenne autour de ce procès montre que le temps de la justice ne fait pas disparaître le besoin de justice. »
Au fil des audiences, les débats ont notamment porté sur les carnets de l’ancien dignitaire libyen Choukri Ghanem, sur plusieurs rencontres avec des responsables du régime libyen ainsi que sur les contradictions entre certaines déclarations des prévenus.
Interrogé sur les éléments les plus difficiles à contester pour la défense de Nicolas Sarkozy, l’avocat de Sherpa évoque plusieurs pièces du dossier.
« Les éléments sont nombreux, mais si l’on devait en citer quelques-uns, on peut évoquer les carnets de Choukri Ghanem, ainsi que les rencontres intervenues entre Claude Guéant, Brice Hortefeux et Abdallah Senoussi — ce dernier ayant été condamné en 1999 par contumace à la réclusion criminelle à perpétuité pour l’attentat contre le DC-10. Nicolas Sarkozy affirme ne pas avoir été informé de ces échanges » détaille l’avocat parisien.
Vincent Brengarth pointe également « l’attestation de Claude Guéant, qui marque une inflexion par rapport à la ligne de défense adoptée en première instance, en faisant apparaître des contradictions factuelles avec celle de Nicolas Sarkozy. »
L’avocat insiste enfin sur le fait que le procès ne peut être réduit à la seule figure de l’ancien président.
« Ce procès ne concerne pas un seul homme : il implique plusieurs personnes et ne saurait être réduit à la seule figure de Nicolas Sarkozy. Bien sûr, sa place singulière, au regard des fonctions qu’il a exercées, ne peut être ignorée. Toutefois, il est essentiel de rappeler que la corruption repose sur une pluralité d’acteurs et sur l’articulation de leurs actions » conclut-il.