Emmanuel Macron annonce une « dissuasion avancée » et renforce la doctrine nucléaire française dans un cadre européen

- Depuis l’île Longue, sanctuaire de la force océanique stratégique française, il a esquissé un repositionnement stratégique majeur : préserver l’autonomie décisionnelle de la France tout en élargissant la portée européenne de sa dissuasion

AA / Istanbul / Ben Amed Azize Zougmore

Depuis la base stratégique de l’île Longue, cœur de la composante océanique française, le président français Emmanuel Macron a annoncé ce lundi une inflexion majeure de la doctrine nucléaire nationale.

Face à ce qu’il qualifie de « période de rupture pleine de risques », Emmanuel Macron a officialisé, dans un discours d’une cinquantaine de minutes consacré à la dissuasion nucléaire, la mise en place progressive d’une « dissuasion avancée », destinée à inscrire plus profondément la stratégie française dans l’espace européen, tout en réaffirmant la souveraineté absolue de Paris sur la décision ultime.

Une « dissuasion avancée » sans partage de la décision nucléaire

« Nous entrons sur le chemin de ce que j’appellerai la dissuasion avancée », a déclaré le président français dans ce discours solennel, assurant qu’« un rehaussement de notre arsenal [nucléaire] est indispensable ».

Il a rappelé que cette évolution « progressive » permettra à des partenaires européens de participer aux exercices de dissuasion française et, le cas échéant, d’accueillir sur leur territoire des éléments des forces stratégiques françaises, notamment des forces aériennes.

Huit pays ont notamment accepté de s’associer à cette démarche de Paris : l’Allemagne, le Royaume-Uni, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Grèce, la Suède et le Danemark. Leur participation concernera « l’épaulement », c’est-à-dire la dimension conventionnelle : alerte avancée, défense aérienne et antimissile, capacités de frappe dans la profondeur.

La France, l’Allemagne et le Royaume-Uni vont « travailler ensemble à des projets de missiles de très longue portée ». « Cela nous donnera de nouvelles options pour gérer conventionnellement l’escalade », a souligné le président français, précisant que cette collaboration s’inscrit « dans le cadre de l’initiative dite ELSA » (European Long Range Strike Approach) « approche européenne en matière de frappes à longue portée »), lancée en 2024 et incluant également l’Italie, la Pologne et la Suède.

Le président français a par ailleurs annoncé que « dès cet hiver, de hauts responsables britanniques ont assisté, pour la première fois depuis l’existence de notre dissuasion, à l’un des exercices de nos forces aériennes stratégiques ».

Le chef de l’État a toutefois rappelé que la définition des « intérêts vitaux » demeure une prérogative strictement nationale, laissée à l’appréciation souveraine du président de la République. L’avertissement nucléaire resterait, a-t-il insisté, « à la seule discrétion de la France ».

Augmentation du nombre de têtes nucléaires

Emmanuel Macron a également annoncé, dans la dynamique d’accroître la dissuasion française, avoir ordonné une augmentation du nombre de têtes nucléaires composant l’arsenal français. Il a insisté sur le fait que Paris ne communiquerait plus désormais sur le volume exact de ses stocks, rompant avec la transparence relative adoptée ces dernières années.

Emmanuel Macron a assuré qu’il ne s’agissait pas d’entrer dans une course aux armements, mais d’assurer la « stricte suffisance » – principe cardinal de la doctrine française, consistant à maintenir le nombre minimal de capacités nécessaires à une dissuasion crédible.

La dissuasion nucléaire française prévoit une « stricte suffisance », c’est-à-dire le nombre de têtes et de missiles nécessaire, sans excédent. Ces dernières années, la France avait réduit la taille de son arsenal, aujourd’hui inférieur à 300 têtes nucléaires.

Un nouveau sous-marin nucléaire baptisé L’Invincible

Le chef de l’État a affiché son « insigne honneur » d’annoncer « que le futur sous-marin nucléaire lanceur d’engins, qui battra pavillon français, se nommera L’Invincible et naviguera en 2036 ».

Depuis 2017, a-t-il rappelé, la modernisation des forces stratégiques constitue une priorité de son quinquennat, engagement qu’il entend poursuivre jusqu’en 2027.

Un contexte international jugé plus instable

Plus de quatre ans après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, dans un climat marqué par les tensions au Moyen-Orient et en Asie, Emmanuel Macron estime que le risque de franchissement du seuil nucléaire s’est accru, dénonçant un affaiblissement généralisé des accords de maîtrise des armements : fin du traité sur les missiles antibalistiques, disparition du traité sur les forces nucléaires intermédiaires, expiration du traité New START, retrait russe du traité d’interdiction complète des essais nucléaires.

« Le champ des règles est un champ de ruines », a-t-il affirmé.

Un message adressé aux Européens

Le président français a également regretté que l’architecture de sécurité européenne ait longtemps reposé sur des accords négociés par d’autres puissances, notamment durant la guerre froide, et remis en cause sans concertation.

Sans le nommer, il a évoqué les incertitudes liées au retour de Donald Trump à la Maison Blanche et à la fiabilité du parapluie nucléaire américain dans le cadre de l’OTAN.

« Ce que je souhaite plus que tout, c’est que les Européens reprennent le contrôle de leur propre destin », a-t-il déclaré, appelant à reconstruire un corpus de règles proprement européen.

« Le demi-siècle qui vient sera un âge d’armes nucléaires »

Avant de clore son discours, Emmanuel Macron a estimé que les décennies à venir seraient marquées par un retour durable de la centralité nucléaire dans les rapports de force internationaux.

« Le demi-siècle qui vient sera un âge d’armes nucléaires », a-t-il prévenu, invitant à mesurer « la puissance, l’indépendance et la solidarité stratégique » que représente la dissuasion française.

Depuis l’île Longue, sanctuaire de la force océanique stratégique, le président a ainsi esquissé un repositionnement stratégique majeur : préserver l’autonomie décisionnelle de la France tout en élargissant la portée européenne de sa dissuasion.

Ces déclarations du président français interviennent dans un contexte fortement marqué d'incertitude, de recompositions géopolitiques et surtout de conflits armés. Le 24 février a notamment marqué le quatrième anniversaire du conflit qui oppose la Russie à l'Ukraine tandis que le Moyient-Orient s'est embrasé depuis quelques jours à la suite des frappes menées par les Etats-Unis d'Amérique et Israël sur l'Iran qui riposte à travers des représailles.