Analyse

Quid de la tournée de Dbeibeh en Algérie, en Italie et en France ? (Analyse)

- Le Chef du gouvernement d'Union en Libye s'emploie à renforcer sa légitimité pour faire face aux menaces de Haftar et aux entraves dressées par la Chambre des députés et ce, en exploitant la dimension économique

Mustapha Dalaa   | 09.06.2021
Quid de la tournée de Dbeibeh en Algérie, en Italie et en France ? (Analyse)

Istanbul



AA / Istanbul
La dernière tournée étrangère, qui a conduit le Chef du gouvernement d'Union en Libye, Abdelhamid Dbeibeh, en Algérie, en France et en Italie, a été marquée par un cachet économique plus que politique, bien que la principale mission accordée qui lui a été dévolue demeure l'organisation d’élections avant la fin de l'année.
La durée de 6 mois ne semble pas suffisante pour tout gouvernement pour réaliser une relance économique rapide, compte tenu, notamment, du refus de la Chambre des députés, conduite par Aguila Salah, d'approuver le budget de l'Etat, ce qui entraverait l'action du gouvernement de Dbeibeh, deux mois et demi après son investiture.
Toutefois, le Chef du gouvernement d'Union, issu du monde des affaires, vise à placer le train économique du pays sur les rails, ce qui s'est, notamment, illustré dans sa déclaration au cours du Forum d'affaires italo-libyen à Rome. Il a affirmé que son gouvernement a pour but d'accroître la production du pétrole à 4 millions de barils par jour, soit le double de la production du Nigeria, plus grand exportateur de brut en Afrique.
La production actuelle de la Libye s'élève à 1,1 millions de barils de pétrole par jour, alors qu'elle atteignait, en 2011, un pic de 1,6 millions de barils par jour. La Libye est considérée comme étant le pays africain qui dispose des plus grandes réserves de pétrole ainsi que d'importants gisements de gaz naturel.
Dbeibeh parie sur la richesse alléchante que représente le pétrole et sur les 120 millions de dollars de la reconstruction du pays pour attirer les pays du voisinage et les Etats influents dans le dossier libyen, non seulement pour polariser les investissements, mais aussi pour acquérir un appui international, à même de réaliser la stabilité interne et de renforcer sa légitimité pour faire face aux parties qui refusent de reconnaître son autorité.
A travers sa tournée qui l'a mené vers l'Algérie, la France et l'Italie et l’accueil qu'il a réservé au Premier ministre espagnol dans la capitale Tripoli, Dbeibeh a œuvré à transmettre un message au monde en vertu duquel son pays est en voie de reprendre sa stabilité politique, économique et sécuritaire et a besoin, par conséquent, d'un appui international en mesure de renforcer et de consolider cette stabilité.
Dbeibeh fait face, durant cette phase, à la non-reconnaissance par les milices du général à la retraite, Khalifa Haftar, de son gouvernement.
Il a même été interdit de tenir une réunion dans la ville de Benghazi et les travaux du Comité militaire mixte « 5 +5 » stagnent. Ce Comité est chargé d’unifier l'armée, de faire sortir les mercenaires du territoire libyen, du déminage et de l'ouverture de la route du littoral reliant l'est à l'ouest du pays.
De plus, les sympathisants de Haftar à la Chambre des députés entravent l'adoption du projet de loi de finance, ce qui est de nature à ralentir le processus politique, et particulièrement l’adoption de la « Règle constitutionnelle », un prélude à la tenue des élections, le 24 décembre prochain, qui nécessitent la promulgation de plusieurs autres lois.
Dbeibeh s'emploie, donc, à résoudre la situation politique et sécuritaire dans son pays en obtenant un appui international à travers la dimension économique.


- Algérie…le pétrole, l'électricité et la réconciliation
Parmi les principaux résultats atteints par Dbeibeh durant sa visite en Algérie figure l'accord conclu sur le retour du géant pétrolier Sonatrach pour reprendre ses activités d'exploration dans le bassin de Ghadamès (sud-ouest).
Classée comme étant la plus grande compagnie en Afrique, Sonatrach a rapatrié, en 2011, ses employés de la ville libyenne de Ghadamès, située à proximité des frontières terrestres avec l'Algérie, après la détérioration de la situation économique.
La réouverture des frontières terrestres à la circulation des marchandises et des voyageurs ainsi que la reprise des dessertes aériennes avec l'Algérie et l'examen de la possibilité de l'ouverture d'une ligne maritime avec Tripoli font partie des promesses reçues par Dbeibeh, au cours de sa rencontre avec les responsables algériens, et à leur tête le Président Abdelmajid Tebboune.
Au cours des 10 dernières années, la quasi-majorité des compagnies aériennes mondiales ont suspendu leurs dessertes vers la Libye, de même que plusieurs pays ont fermé leur espace aérien aux avions libyens en raison de la situation sécuritaire.
A la fin du mois de mars 2015, la compagnie aérienne libyenne a repris ses activités à destination de l'Algérie, avant qu'elle ne soit suspendue à nouveau, au début de l'année 2016, en raison de la situation sécuritaire qui représente une hantise depuis 2011.
L'un des autres dossiers majeurs qui a été examiné par Dbeibeh en Algérie est celui de la coopération dans le domaine de l'énergie. Le Premier ministre libyen a appelé à approfondir cette coopération à travers la réactivation des accords de production et de transport de l'énergie électrique.
Dbeibeh a salué les équipes algériennes qui ont soutenu la Compagnie générale d'électricité libyenne dans les travaux de maintenance et de mise en opération de la Station électrique « al-Khoms » (ouest).
La Libye souffre d'une crise aiguë d'électricité, qui a été à l'origine de protestations imposantes durant l'été 2020, ce qui avait poussé le gouvernement d'Entente nationale à l'époque à recourir à la Compagnie algérienne d’Electricité « Sonelgaz », pour réparer des pannes dans la station d’al « Khoms », de même que les deux pays ont discuté de la possibilité d'exportation par l'Algérie de l'électricité vers la Libye.
La coopération dans le domaine médical a fait également partie des dossiers qui ont été examinés par Dbeibeh en Algérie, compte tenu de la précarité et de la fragilité de ce secteur dans le pays, que ce soit durant l'époque du régime de Mouammar Kadhafi (1969-2011), ou après 2011, précarité qui a été aggravée en raison des conditions de la guerre civile et départ de nombreux cadres étranger du pays.
Le Président algérien Tebboune a évoqué dans ce cadre la possibilité de renforcer la coopération dans le domaine médical et d’appuyer les cadres libyens par des staffs médicaux et paramédicaux algériens spécialisés.
Au cours de la visite de Dbeibeh au Forum d'affaires algéro-libyen, accompagné du Chef du gouvernement algérien, Abdelaziz Jrad, le représentant du groupe algérien « Saïdal » spécialisé dans l'industrie pharmaceutique a évoqué la signature d'une série d'accords pour l'exportation de médicaments vers la Libye.
Au plan politique, les discussions ont porté, en particulier, sur l'offre par l'Algérie à la Libye d'un soutien technique pour assister le ministère de l'Intérieur dans le renforcement du plan de sécurisation des élections, prévues le 24 décembre prochain.
En plus, la réconciliation inter-libyenne, un des engagements du gouvernement d'Union nationale, a fait partie des questions débattues par Dbeibeh qui a dit que « l'Algérie est apte pour soutenir et piloter la réconciliation dans son pays ».
D'autre part, la demande fondamentale formulée par l'Algérie à la délégation libyenne concernait la coopération dans le domaine de la lutte contre le terrorisme et le crime organisé, dans la mesure où plusieurs groupes terroristes s'activent au niveau de longue frontière séparant les deux pays, sur près d'un millier de kilomètres, ainsi que des groupes spécialisés dans la contrebande d’armes et le trafic de stupéfiants.


- L'Italie…l'immigration clandestine et la reconstruction
L'Italie revêt une importance capitale pour le gouvernement d'Union nationale, dès lors que ce pays est le principal investisseur dans le secteur de l'énergie et du gaz en Libye et le plus grand importateur, parallèlement à la proximité des rivages de l'Italie ancienne puissance coloniale.
Pour l'ensemble de ces raisons, la visite de Dbeibeh à Rome revêt une importance particulière pour tâter le pouls des orientations du nouveau gouvernement italien, conduit par Mario Draghi, qui a été investi Président du Conseil, au mois de février dernier.
Durant la dernière décennie, l'Italie a été globalement plus proche de l'ouest libyen que de Haftar, et son ambassade dans la capitale Tripoli est restée ouverte, y compris lors de la détérioration sécuritaire sans précédent qu'a connu la métropole de l'ouest du pays.
Dbeibeh a focalisé son attention au cours de la visite sur les dossiers de la reconstruction et de la coopération économique hors hydrocarbures ainsi que sur la réouverture de l'espace aérien européen depuis et à destination de la Libye.
D'un autre côté, l'intérêt italien a été plus focalisé sur les aspects politiques et économiques. Draghi a affirmé, selon la déclaration commune publiée à l'issue de la rencontre, que son pays est soucieux de la nécessité d’expulser les mercenaires et toutes les forces étrangères du territoire libyen.
Il a, également, appelé à une restructuration institutionnelle constitutionnelle afin de parvenir à un processus de réconciliation nationale avant la fin de l'année présente, dans une allusion au processus électoral en cours d'élaboration en Libye et à la Règle constitutionnelle sur la base de laquelle les le vote sera effectué
Toutefois, le principal dossier qui intéresse Rome est celui de l'immigration clandestine. Draghi a dit que son pays est disposé à financer les opérations de rapatriement des immigrés et d'évacuation volontaire depuis la Libye.


- La France…Berlin 2
La troisième escale de la tournée de Dbeibeh était la France, qui représente un acteur influent dans le dossier libyen, dès lors qu'elle faisait partie des principaux soutiens européens de Haftar, et qui préside actuellement le Conseil de sécurité, tout en coordonnant avec l'Allemagne les préparatifs engagés en prévision de la Conférence de Berlin II.
Ainsi, la visite de Dbeibeh à Paris était éminemment politique, à l'inverse de ses déplacements en Algérie et en Italie, qui étaient marqués par le cachet économique.
Dbeibeh s'est employé à affirmer sa légitimité en tant que Chef de gouvernement pour l'ensemble de la Libye et a tenté de limiter le traitement français à la nouvelle autorité exécutive, tout en exigeant le respect de la souveraineté libyenne.
Il convient de rappeler que Paris avait coordonné, par le passé, avec Haftar sur des questions sécuritaires et l’a appuyé diplomatiquement et militairement, mais il est possible que la France mette à contribution son influence sur les milices du général à la retraite pour faire sortir les mercenaires russes et africains du pays et contribuer à unifier l'armée.
Dbeibeh a obtenu de la part du Président français, Emmanuel Macron, l'engagement de « soutenir le gouvernement d'Union nationale, s’agissant du volet sécuritaire ainsi que l'application de l'Accord de cessez-le-feu et le déploiement d'efforts pour construire une armée unifiée ».
C'est dans ce cadre que Dbeibeh a mis l'accent, dans une déclaration faite à la presse à Paris, sur « le rôle majeur de la France dans le renforcement de la légitimité politique en Libye et sur la nécessité à ce que ce rôle se développe pour expulser les mercenaires et unifier l'institution militaire ».
Macron a promis également à Dbeibeh de soutenir son gouvernement pour sécuriser les frontières terrestres et maritimes et pour coopérer avec les pays africains voisins, dans cette optique.
La question des frontières du sud de la Libye fait partie des principaux sujets qui intéressent la France, présente via les forces de l'Opération « Barkhane » dans la région du Sahel, région qui a été utilisée récemment par des rebelles tchadiens pour mener une attaque contre le nord et l'ouest du Tchad, entraînant la mort du président Idriss Déby.
Un Conseil militaire s'est emparé du pouvoir au Tchad, ce qui a abouti à la déstabilisation du pays, et cela s'est reflété sur la région, qui a été marquée tout récemment par un deuxième coup d'Etat au Mali.
Il est possible d'avancer que Dbeibeh a réussi à obtenir un soutien franc de la part de trois pays majeurs de la région, ce qui lui permettra de faire face aux manœuvres militaires de Haftar avec ce qu'elles représentent comme menace sérieuse à la légitimité du gouvernement et à sa souveraineté sur l'ensemble du territoire libyen, parallèlement à la volonté du gouvernement d’aller de l'avant rapidement sur la voie de la reconstruction et de la résolution des problèmes en suspens dans les secteurs de la santé et d'électricité.

*Traduit de l'arabe par Hatem Kattou


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