Analyse

Libye : Pourquoi Haftar et Aguila se hâtent pour barrer la route au gouvernement de Dbeibeh ? (Analyse)

- Les résultats de la motion de censure lancée contre le gouvernement d’Union nationale ont été falsifiés, ce qui risque de générer de graves et dangereuses retombées sur l’avenir du pays

Mustapha Dalaa   | 26.09.2021
Libye : Pourquoi Haftar et Aguila se hâtent pour barrer la route au gouvernement de Dbeibeh ? (Analyse)

Istanbul



AA / Istanbul
Dans une nouvelle mesure absurde du président de la Chambre des députés en Libye, Aguila Salah, les résultats de la motion de censure lancée contre le gouvernement d’Union nationale ont été falsifiés, ce qui risque de générer de graves et dangereuses retombées sur l’avenir du pays à plus d’un niveau.
La première de ces retombées consiste à entraver la tenue des élections présidentielle et législatives prévues initialement d’ici trois mois environ et à torpiller l’Accord politique signé à Genève et à Tunis ainsi que la scission à nouveau des institutions du pays, essentiellement le Parlement lui-même, qui sera suivie de la formation d’un gouvernement dans l’est, une mesure qui avait fait l’objet d’une menace, à maintes reprises auparavant de la part de Aguila Salah.
Cependant, le scénario improbable et le moins mauvais consiste à abroger la motion de censure, avec comme raison l’absence de quorum, à limoger Aguila Salah de la présidence du Parlement et à transférer le siège de la chambre à Tripoli, afin d’éviter que les députés ne soient des otages aux mains de « parties régionales », comme le réclament nombre d’activistes libyens.


- La deuxième falsification


Quelques jours après la promulgation par Aguila Salha de la loi relative à l’élection du président, sans approbation de la chambre des députés, la reconnaissance de ce texte par la Mission onusienne, la Commission électorale et les pays occidentaux l’a encouragé à procéder à une deuxième falsification, qui a touché cette fois-ci la motion de censure initiée contre le gouvernement d’Union conduit par Abdelhamid Dbeibeh.
Le gouvernement d’Union avait obtenu la confiance en mars dernier après avoir recueilli 120 voix sur un total de 170, soit au-delà de la majorité qualifiée, et ce selon les dispositions de l’Accord politique.
Toutefois, lors du retrait de confiance du gouvernement, mardi dernier, on s'est référé au règlement intérieur de la chambre des députés qui prévoit la majorité absolue à uniquement (50+1), ce qui équivaut à 86 voix.
Le nombre total des députés qui étaient présents lors de la séance consacrée au vote de la motion de censure contre le gouvernement, séance tenue dans la ville de Tobrouk (est), ne dépassait pas les 113, soit moins des 120 voix dont a besoin Aguila Salah pour faire chuter à la régulière, le gouvernement d’Union.
Malgré cela, le porte-parole de la chambre, Abdallah Blihek, a annoncé le retrait de la confiance avec une majorité de 89 députés, ce qui est inférieur au quorum légal requis.
Et quand bien même l’on accepterait que le retrait de confiance requière uniquement une majorité absolue (50+1), il n’en demeure pas moins que 38 députés ayant assisté à la séance ont signé un communiqué dans lequel ils affirment avoir voté contre la motion de censure, ce qui signifie que ce sont 75 parlementaires, au plus, qui ont accordé leur voix en faveur de ladite motion, un chiffre inférieur au seuil de la majorité absolue fixée par Aguila Salah et sa coterie.
Il ressort de tout ce stratagème une falsification criarde faite lors de l’annonce du retrait de confiance du gouvernement, une falsification assumée en premier lieu par Aguila Salah.
Le député, Ammar Ablek, a déclaré que « le processus de retrait de confiance du gouvernement était falsifié par la présidence du gouvernement et lors du vote, le quorum légal n’ayant jamais été atteint ».
Il a indiqué que « le nombre des députés présents à la séance s’élevait à 113 et il a été annoncé le vote de 89 députés pour prétendre avoir atteint le quorum alors que l’Accord de Skhirat mentionne que le retrait de la confiance du gouvernement exige l’obtention de 120 voix favorables ».


- Tel est pris qui croyait prendre


Le Chef du gouvernement a réagi contre le retrait de confiance de son cabinet en appelant le peuple libyen à affluer de toutes les villes du pays vers la capitale Tripoli afin de manifester vendredi contre cette décision.
Des mots-dièse ont été diffusés sur de nombreuses pages des réseaux sociaux pour appeler à dissoudre la chambre des députés, au terme de sept années maigres rythmées de déconvenues et qui ont vu échouer la soumission d’un projet de Constitution au referendum et l’adoption d’une loi électorale pour régir les scrutins présidentiel et législatif de manière transparente.
Nombre d’activistes ont réclamé, de leur côté, de démettre Aguila Salah de la tête du Parlement, compte tenu du besoin du pays d’une institution législative pour instituer des lois électorales, parvenir à un terrain d’entente avec les autres parties, en particulier, le Haut Conseil d’Etat, afin d’élaborer et d’approuver la Règle constitutionnelle.
Bien que le porte-parole du Parlement ait considéré le gouvernement de Dbeibeh comme étant un gouvernement de gestion des affaires courantes, dans le sens qu’il n’est pas habilité à conclure des accords de valeur, que ce soit à l’intérieur du pays ou avec des parties étrangères, il n’en demeure pas moins que la Mission des Nations Unies a affirmé que c’est toujours le gouvernement légitime en Libye.
La Mission onusienne a exhorté la chambre des députés à se concentrer sur le parachèvement de son travail initié concernant la Loi électorale et le Cadre constitutionnel, en harmonie avec les autres parties y afférentes, tout en s’abstenant de procéder à toute mesure qui risque de saper le processus électoral ou de porter atteinte à la stabilité et à l’unité du pays.
De même, le porte-parole du Haut Conseil d’Etat (législatif consultatif) a mis en garde que l’annonce par le Parlement du retrait de la confiance du gouvernement est « contraire à l’Accord de réconciliation ».
Le porte-parole faisait allusion au fait que le gouvernement d’Union est le produit d’arrangements entre plusieurs protagonistes et que si l’un des protagonistes retire sa confiance des autres, cela est synonyme de retrait de cet arrangement, ce qui risque de menacer l’Accord politique dans son intégralité, ou pire encore, l’Accord de cessez-le-feu.
Les critiques adressées au complot ourdi par Aguila Salah contre le gouvernement ont été formulées même par les maires. En effet, 65 d'entre eux au moins ont rejeté cette décision. Le maire de Tobrouk est allé même jusqu’à menacer d’expulser les députés de sa ville, déclarant à ce propos : « Nous serons contraints à prendre une position contre la présence de la chambre des députés dans la ville ».
En plus de cela, plusieurs partis politiques ont été hostiles à l’action entreprise par Aguila Salah contre le gouvernement, à l’instar du Parti de la Justice et de l’Edification (d’obédience islamique) et le Parti du Changement (Libéral).


- Inquiétudes de la popularité croissante de Dbeibeh


Le retrait de confiance du gouvernement est intervenu quelques jours seulement après la signature par Dbeibeh d’une série d’accords avec l’Egypte, d’une valeur de plus de 30 milliards de dollars, et de sa décision d’ouvrir grandes les portes du marché de l’emploi à plus d’un million de travailleurs égyptiens à partir du mois d’octobre prochain.
Le Caire pourrait ainsi renoncer au soutien total apporté à Haftar et à Salah en prenant parti, ne serait-ce que partiellement, en faveur de Dbeibeh, dans la mesure où ce dernier lui présente une offre de loin meilleure que celle proposée par le tandem de l’alliance de l’est du pays. Cet élément fait que la volonté de Haftar et de Salah de détrôner Dbeibeh du gouvernement est encore plus insistante et persistante, considérée comme priorité absolue.
Il convient de noter également que Dbeibeh a réussi à briser la glace et à éliminer le malentendu entre la Libye et la Tunisie en rouvrant les frontières entre les deux pays voisins, de même que sa troisième visite à Malte a abouti à la reprise des dessertes aériennes entre Tripoli et La Valette.
Plusieurs pays ont décidé aussi de rouvrir leurs ambassades à Tripoli ou annoncé une prochaine reprise de leurs activités diplomatiques et consulaires, à l’instar de l’Algérie, avec qui Dbeibeh a décidé de rouvrir les frontières terrestres, longues de mille kilomètres.
La goutte qui a fait déborder le vase entre Haftar et Aguila, d’une part, et Dbeibeh d’autre part, est celle du « fonds de soutien au mariage » auquel se sont opposés de nombreux députés, mais qui avait permis au Chef du gouvernement de soigner et d’accroître sa popularité parmi les jeunes, et qui a fait que Dbeibeh représente un danger qui plane sur Haftar et Aguila, au cas où il déciderait de se porter candidat à la présidentielle.
La population croissante de Dbeibeh menace le projet de Haftar et de Aguila Salah pour remporter la présidentielle, d'autant plus qu’il fait usage de l'arme de l'argent qu'il maîtrise en tant qu’homme d'affaires pour faire face à l'échec politique et militaire du commandant des milices de l'est et du président de la Chambre des députés de Tobrouk.
Il convient de rappeler que Dbeibeh avait également refusé au début d’allouer aux milices de Haftar des fonds budgétisés mais face à la pression exercée par la Chambre des députés, il leur a accordé 2,5 milliards de dinars libyens (1 dollar US =4,48 dinars),.
Des sources médiatiques et des activistes évoquent que Haftar avait réclamé le triple de ce chiffre alors que le budget du ministère de la Défense ne dépasse pas les 5 milliards de dinars.
C'est pour toutes ces raisons que Haftar et Aguila Salah se hâtent de barrer la route à Dbeibeh, en l'empêchant de gérer les recettes générées par le pétrole, dont les cours ont connu une hausse, et qui à chaque augmentation, le Chef du gouvernement aura une plus grande force et marge de manœuvre pour mobiliser davantage de soutien populaire ainsi que dans les rangs des maires et parmi les chefs des unités sécuritaires et militaires.
C'est pour cela que Aguila Salah et son clan ont renforcé leur coordination avec Haftar pour retirer la confiance du gouvernement et en faire un gouvernement de gestion des affaires courantes, avant qu’il ne les engloutisse; l’objectif étant de limiter sa capacité à dépenser davantage de fonds et de signer plus de conventions et de traités avec les pays influents dans le dossier libyen.

Lors d’une deuxième étape, il sera procédé à l'annonce d'un gouvernement parallèle, qui sera dirigé par l'ancien Chef du gouvernement provisoire, Abdallah al-Théni, ce qui sera synonyme du coup de grâce porté à l'Accord politique et de retour du pays à l'époque du gouvernement de l'Entente nationale, marquée par des dissensions et des conflits et probablement à l'étape de la division du pays à l'instar des deux Corées.

*Traduit de l'arabe par Hatem Kattou


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