Monde, Analyse

La démission de Georges Kordahi: des pressions françaises en prélude à une solution politique (Analyse)

- Au terme d’une crise qui a duré plus d’un mois, le ministre libanais de l’Information a présenté sa démission, ce qui constituerait le prélude à une « solution politique » à l’affaire qui paralyse le gouvernement de Mikati.

Majdi Ismail   | 05.12.2021
La démission de Georges Kordahi: des pressions françaises en prélude à une solution politique (Analyse)

Canada

AA / Beyrouth / Naim Barjaoui

- L’analyste politique Johnny Mounir : Ce qui s’est passé est une sorte de résolution politique qui pourrait relancer l’action du gouvernement et la tenue des réunions du Conseil des ministres.

- L’analyste politique Faycal Abdessater : la démission de Kordahi est intervenue à la demande des Français et non pas en réponse à certaines réclamations internes.


Au terme d’une crise qui a duré plus d’un mois, le ministre libanais de l’Information, Georges Kordahi a présenté sa démission dans une mesure considérée par nombre d’observateurs comme une réponse à des « pressions françaises », ce qui constitue le prélude à une « solution politique » à la paralysie du gouvernement, dans un pays qui souffre de l’une des pires crises économiques actuellement au monde.

Kordahi avait lié sa démission pendant plus d’un mois par des « garanties » qui mettront fin aux tensions entre Riyad et Beyrouth. Toutefois, le Liban n’a pas obtenu de garanties comme l’avait précisé le ministre auparavant.

Au lieu de garanties, Kordahi a fait face, selon les observateurs, à des pressions françaises qui le poussaient vers la sortie et la démission, et ce, peu avant la visite, samedi, du président Emmanuel Macron en Arabie Saoudite.

Le 29 octobre dernier, Riyad avait rappelé son ambassadeur en poste à Beyrouth tout en demandant à l’ambassadeur libanais accrédité dans sa capitale de quitter son territoire. Plusieurs pays de la région du Golfe, tels que le Bahreïn, le Koweït et les Emirats ainsi que le Yémen ont pris une décision similaire sur fond de déclarations faites par Kordahi au sujet de la guerre au Yémen.

Le Chef du gouvernement libanais, Najib Mikati, avait appelé auparavant Kordahi à prendre une position « qui préserverait l’intérêt du Liban », mais ce dernier avait refusé de présenter des « excuses » ou de « démissionner » bien que plusieurs ministres et députés l’avaient appelé aussi à cela.

Après plus d’un mois de l’enclenchement de cette crise diplomatique entre Beyrouth et plusieurs capitales du Golfe, Kordahi a présenté, vendredi, sa démission au cours d’une conférence de presse, quelques heures seulement avant l’arrivée de Macron en Arabie saoudite dans le cadre d’une tournée qu’effectue le président français dans la région.

Kordahi a souligné avoir présenté sa démission après avoir compris de la part de Mikati, qu’il a rencontré il y a de cela trois jours, que les Français veulent le voir démissionner.

Le ministre a motivé sa décision en espérant voir sa « démission, - présentée avant la visite de Macron en Arabie saoudite -, aider à lancer un dialogue avec les responsables libanais concernant le Liban ».


* Une démission en contrepartie de l’enquête sur l'explosion du port

L’analyste politique, Johnny Mounir, a estimé que ce qui s’est passé (démission de Kordahi) est une sorte de résolution politique qui pourrait relancer l’action du gouvernement et la tenue des réunions du Conseil des ministres.

Le Liban traverse une crise politique aiguë en raison, entre autres, de la suspension des réunions du gouvernement depuis le 13 du mois d’octobre dernier, après l’insistance des ministres considérés comme proches du groupe Hezbollah et du Mouvement Amal (chiites) de discuter du dossier des investigations concernant l’explosion du port, en prélude au départ de l’enquêteur judiciaire, le juge Tarek Bitar, accusé de « politisation » de l’affaire.

Mounir a relevé, dans une entrevue accordée à l’Agence Anadolu (AA), les liens chronologiques entre la démission de Kordahi et la tenue d’une séance parlementaire prévue la semaine prochaine et qui sera consacrée aux investigations sur l'affaire de l'explosion du port de Beyrouth qui s'est produite l'année dernière.

Il a indiqué que les protagonistes qui soutiennent Kordahi voulaient obtenir un prix à sa démission. Ce prix pourrait être le retrait des investigations sur l’explosion du port de la capitale des mains de l’enquêteur judiciaire, Tarek Bitar, tout en chargeant une commission parlementaire de mener l’enquête.

La Chambre des députés avait échoué, il y a de cela plusieurs mois, à tenir une séance parlementaire pour charger une commission d'enquête parlementaire d'examiner l'affaire de l'explosion du port, en raison du manque de quorum après que des dizaines de députés, à majorité de confession chrétienne, aient décidé de boycotter ladite réunion.

Le 4 aout 2020, une déflagration gigantesque s’est produite au port de Beyrouth qui avait fait plus de 200 morts et près de 7 000 blessés, endommageant au passage des pans entiers de la capitale libanaise.

Quelques jours suivant l’explosion, le président français s’était rendu à Beyrouth lançant une « initiative » pour résoudre la crise dans le pays, après la démission du gouvernement sur fond de l’explosion et en raison aussi de la crise économique qui secouait et qui secoue encore le pays.


* Une mesure politique au cours d’une phase critique

De son côté, Edgar Maalouf, membre du bloc parlementaire du « Liban fort » lie la démission de Kordahi au dossier des enquêtes sur l’explosion du port, relevant que les deux dossiers sont séparés.

Il a, toutefois, souligné dans une déclaration faite à AA, que « la mesure de Kordahi pourrait être le point de départ pour résoudre la situation politique en cette phase critique ».

« J’estime improbable la liaison de la démission à la reprise de la tenue du Conseil des ministres dans la mesure où l’affaire du ministre Kordahi est séparée de l’affaire des investigations sur l’explosion du port », a-t-il ajouté.


* Le Hezbollah a « obtempéré » aux pressions françaises

Pour sa part, la parlementaire Rola al-Batch, membre du bloc « Al-Moustakbal », a dit que la nomination de Kordahi au poste de ministre de l’Information était biaisée dès le départ au vu de ses positions antérieures.

Dans une entrevue accordée à AA, la députée a fait observer que « l’entêtement de Kordahi et le retard accusé dans la présentation de sa démission a été utilisé par le Hezbollah et ses alliés comme outil pour faire face à l’Arabie saoudite, jusqu’à ce que les Français, qui se considèrent comme les parrains de ce gouvernement, exercent des pressions ».

« Kordahi était un simple pion aux mains des acteurs de l’Axe de la Résistance et le Hezbollah a tenté de faire avaler la couleuvre de sa démission par le départ du juge Tarek Bitar en charge des investigations sur l’affaire de l’explosion du port de Beyrouth », a-t-elle ajouté.

Al-Batch a souligné que « la démission signifie sans doute que le Hezbollah a obtempéré aux pressions françaises qui ont été exercées au cours de circonstances délicates et des plus difficiles, celles des négociations entre l’Iran et les puissances internationales au sujet du dossier nucléaire de Téhéran ».

Le gouvernement Mikati a été formé au mois de septembre dernier, au terme de 13 mois de vacance gouvernementale. Des observateurs libanais avaient déclaré à l’époque que le gouvernement a été constitué à la suite de pressions françaises à la faveur de contacts entre Paris et Téhéran.


* Une mesure nécessaire bien que tardive

Pour sa part, Bilal Abdallah, député du Parti socialiste progressiste, a indiqué que « nonobstant le fait que la démission est intervenue à la suite de pressions extérieures, il n’en demeure pas moins qu’elle soit nécessaire bien que tardive ».

Dans une déclaration faite à AA, le député a souligné que « Kordahi aurait dû démissionner dès le premier jour à cause des graves retombées de la crise diplomatique avec les pays du Golfe sur le Liban ».

Il a, toutefois, relevé que « toutes les parties savaient pertinemment que la crise avec l’Arabie saoudite est la résultante d’accumulations depuis 2016, soit depuis le début du mandat du prince héritier Mohamed ben Salmane et de l’arrivée du président Michel Aoun (allié du Hezbollah) au pouvoir ».

Au début du mois de novembre écoulé, le ministre saoudien des Affaires étrangères, Faisal bin Farhan, a considéré que « traiter avec Beyrouth est inutile compte tenu de la domination par le Hezbollah du régime politique libanais », ajoutant « qu’il n’y a pas de crise avec le Liban mais qu’il s’agit d’une crise au Liban à cause de l’hégémonie des agents de l’Iran ».


* L’escalade anti-Liban sera-t-elle stoppée ?

L’analyste politique Faycal Abdessater reconnait que la démission de Kordahi est « intervenue à la demande des Français et non pas en réponse à certaines demandes internes ».

Abdessater a ajouté à AA que « la question qui se pose aujourd’hui est la suivante : est-ce que la démission de Kordahi stoppera l’escalade saoudienne à l’encontre du Liban ou est-ce que cette escalade va se poursuivre comme cela avait été le cas avant la démission ? ».

« Les prochains jours dévoileront qui avait raison et qui avait tort », a-t-il lancé, dans une allusion au fait que Kordahi et ses alliés insistaient pour dire que les mesures saoudiennes de rétorsion à l’endroit du Liban sont antérieures à la prise de position de Kordahi concernant la guerre au Yémen.


*Traduit de l'arabe par Hatem Kattou




















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