Analyse

Guerre en Ukraine : Quid de l’incidence sur l’économie tunisienne ?

- Un économiste, un ex-ministre et un responsable tunisiens livrent leurs analyses de la situation quant aux conséquences potentielles de l’opération militaire russe en Ukraine sur l’économie de la Tunisie.

Fatma Bendhaou   | 07.03.2022
Guerre en Ukraine : Quid de l’incidence sur l’économie tunisienne ?

Tunis

AA / Tunis / Majdi Ismail

Le blé, grain au cœur du pouvoir, produit vital et production-phare de la sécurité alimentaire mondiale, le pétrole, objet de toutes les convoitises, devenu le nerf de la guerre et le fil d’Ariane à même de provoquer et d’expliquer les conflits, ces deux matières premières pèsent lourd dans le rapport de force entre les puissances internationales, comme en atteste la flambée des prix de l’ « or noir » et de l’« or jaune », aux premiers jours de l’intervention militaire russe en Ukraine.

Pour la Tunisie, déjà fragilisée par la dette et l’impact de la Covid-19, il est question de « gérer » l’effet papillon de la crise en Europe orientale qui, du reste, n’est pas sans répercussions sur son économie.

L’intervention militaire russe en Ukraine, toujours en cours, a alimenté les craintes quant à l’approvisionnement en hydrocarbures, notamment en provenance de Russie, provoquant une flambée des cours de l’or noir. La Russie est le deuxième exportateur de pétrole brut au monde.

Les cours du pétrole sont repartis à la hausse après la décision des pays exportateurs de l’OPEP+, sous la conduite de l’Arabie Saoudite et de la Russie, de ne pas augmenter davantage leur production, accentuant ainsi la pression inflationniste dans plusieurs pays.

Mercredi dernier, le Brent de la mer du Nord, en hausse de 5,78 %, culminait à 111 dollars, après avoir atteint les 113,94 dollars, son plus haut niveau depuis 2014. La tendance haussière se poursuit pour atteindre des niveaux encore plus élevés, 130 dollars le baril, mardi 7 mars 2022.

Les cours du pétrole ne sont pas les seuls à s'être emballés au rythme de « l’opération militaire spéciale » de la Russie en l'Ukraine ; ceux du blé ont également explosé. L’emballement du marché des matières premières agricoles s'explique par le poids de la Russie et de l'Ukraine dans la production mondiale de blé. Ces deux pays représentent à eux seuls près de 30% de la production mondiale de blé. La Russie est le 1er producteur mondial de blé tendre, l'Ukraine est le quatrième et représente environ 12% des exportations mondiales de blé. Le prix de plusieurs biens de première nécessité pourrait exploser dans les mois à venir.

Le 24 février, jour du déclenchement du conflit russo-ukrainien, le cours du blé avait déjà battu son record historique sur le marché européen, plafonnant à 450,50 dollars (316,50 euros) la tonne sur l'échéance de mars 2022.

Affolé par la crise russo-ukrainienne, le prix du blé meunier a clôturé, le lundi 28 février, à un nouveau record sur le marché européen, à 459 dollars (322,50 euros) la tonne, sur l'échéance de mars 2022.


- La Tunisie, dépendante des importations de céréales

En dépit de sa position « ambiguë » vis-à-vis du conflit entre Moscou et Kiev, la Tunisie qui avait affiché, dans un premier temps, sa neutralité avant de se prononcer en faveur du retrait des forces russes de l’Ukraine, ne sera pas épargnée par les répercussions de la crise actuelle. C’est ce qu’on nomme « l’effet papillon ».

Selon les données publiées sur le site du ministère tunisien du Commerce, portant sur la répartition géographique des exportations et des importations, la Tunisie importe des produits d’une valeur de 1498,3 millions de dinars de Russie (511,1 millions de dollars, soit 2,4% du total des importations) et de 1382,5 millions de dinars de l’Ukraine (471,6 millions de dollars, soit 2,2% du total de ses importations).

Ainsi, la Tunisie est très dépendante des importations de céréales. Celles-ci devraient atteindre une moyenne de 3,7 millions de tonnes au titre de l’année commerciale 2021-2022.

Le blé représente près de la moitié du total des céréales importées par la Tunisie qui proviennent principalement de deux fournisseurs, à savoir : l’Ukraine et la Russie.

Le pays a produit 1,6 million de tonnes de céréales au cours de l’année écoulée, soit moins de la moitié de ses besoins nationaux. En 2019, les importations ukrainiennes représentaient, près de 47,7% des importations tunisiennes en blé, celles de la Russie étaient de 3,97%.


- Répercussions négatives

Selon l’économiste Aram Belhadj, la crise russo-ukrainienne aura inévitablement des répercussions négatives, aux niveaux commercial, économique et financier.

L’expert tunisien explique qu’au niveau commercial, « la hausse des prix du pétrole, - avec le Brent qui culmine à plus de 110 dollars -, aura des répercussions sur le budget de l’État et sur l’enveloppe globale allouée à la subvention, et ce, malgré l’augmentation des prix de vente des carburants à la pompe décidée par le gouvernement tunisien et celles qui vont suivre prochainement ».

Selon Belhadj, le déficit de la balance commerciale de la Tunisie va se creuser davantage en valeur, étant donné que le pays importe une bonne partie de ses besoins en énergie.

À l’heure du conflit militaire en Ukraine, la plupart des pays cherchent à sécuriser leur approvisionnement en pétrole et en blé, d’où une demande croissante pour ces deux matières premières.

La rupture des flux logistiques à travers la mer Noire et le défaut de livraison, ont affolé les marchés, entraînant à la hausse les prix de l’or noir et de l’or jaune.


- Envol des prix

« Tant que le conflit perdure, il entraînera l’envol des prix de l’or noir ainsi qu’une demande croissante de pétrole, et partant, un déficit budgétaire qui devrait se creuser davantage au risque de devenir particulièrement handicapant », a souligné Belhadj, qui estime que les répercussions à long terme du conflit sur les finances publiques de la Tunisie seront assez conséquentes, même après l’arrêt des hostilités en Ukraine.

Pour ce qui est de l’impact de la crise en Europe orientale sur le taux de change en Tunisie, l’expert économique explique que l’effondrement du rouble (unité monétaire de la Russie) par rapport au dollar américain, va entraîner une nouvelle appréciation du billet vert sur le marché des changes par rapport aux autres monnaies, profitant de son statut de « valeur refuge » dans un marché inquiet.

Le gouverneur de la Banque centrale de Tunisie (BCT), Marouane Abassi, avait déclaré, mardi 1er mars, que l’intervention militaire russe en Ukraine n'avait pas de répercussions sur le taux de change dans le pays pour le moment.

Cependant, affirme Belhadj, avec une dépréciation du taux de change du dinar tunisien de 7% par rapport à la monnaie américaine (Un dollar est échangé à 2,904 dinars, à la date du 27 janvier 2022, alors qu’il valait, à la même date de l’année 2021, 2,709 dinars) et la poursuite du conflit en Ukraine, la demande de dollars américains va augmenter, ce qui induit de facto une nouvelle dépréciation du dinar tunisien, du moins par rapport au billet vert.


- Croissance affectée

Sur le plan économique, il va sans dire que le rythme de la croissance sera affecté par le conflit. L’économiste tunisien prédit un ralentissement de la croissance en Europe et une hausse du taux directeur de la Banque centrale européenne, - eu égard à la poussée inflationniste qui s’est accentuée de manière significative -, qui finiront par impacter la Tunisie.

« Le rythme de la croissance soutenue va être interrompu. De ce fait, le taux de croissance pourrait enregistrer une baisse pour s’établir à 3,5%, alors qu’il est de 5,5% actuellement. Le ralentissement de la croissance en Europe va avoir des répercussions sur l’économie et les finances tunisiennes, l’inflation va encore accélérer et la BCT sera obligée d’augmenter également son taux directeur », souligne Belhadj.

Pour l'économiste et ex-ministre tunisien des Finances, Houcine Dimassi, la dernière augmentation des prix de vente des carburants à la pompe en Tunisie, décidée, lundi 28 février, s’explique par le chaos sur le marché mondial du pétrole, où le Brent a dépassé le seuil des 100 dollars le baril, sous l’effet du conflit russo-ukrainien.

Dimassi estime que « le gouvernement est dans l’obligation de revoir à la hausse les prix du carburant, afin d’amortir un tant soit peu la compensation des hydrocarbures, qui représente environ 40% de l’enveloppe allouée à la subvention ».

L’ex-ministre des Finances explique que toute augmentation de 1 dollar par baril, engendre des besoins supplémentaires de financement de l’ordre de 130 millions de dinars (44,35 millions de dollars) annuellement.

« Si le prix moyen du baril se maintient à 100 dollars pour l’année 2022, la Tunisie risque d’avoir des charges financières supplémentaires dans son budget qui dépassent les 4 milliards de dinars (1,36 milliard de dollars), surtout que le gouvernement avait tablé sur un prix moyen du baril de l’ordre de 75 dollars dans le budget de l’Etat 2022 », a-t-il fait observer.


- Pouvoir d’achat laminé

L’économiste a averti que cette augmentation entraînera des répercussions socio-économiques négatives, estimant que la situation est d’autant plus critique en prévision d’autres augmentations des prix des hydrocarbures cette année.

S’agissant du volet économique, Dimassi évoque un effet domino, étant donné que toute hausse des prix du carburant entraînera une augmentation des coûts de production pour les entreprises, lesquelles vont à leur tour, imposer une augmentation sur les prix de leurs produits.

Sur le plan social, l’ex-ministre parle du cas concret de l’effet de la hausse des prix de vente des carburants à la pompe sur les moyens de transport privés et publics, « Cette augmentation induit de nouvelles charges pour le citoyen, qui devrait faire face à une éventuelle augmentation des tarifs des transports privés et publics, alors que son pouvoir d’achat est déjà laminé ».


- Pas d’inquiétude sur le blé

Au niveau de l’approvisionnement en blé, Abdelhalim Guesmi, Directeur général des Etudes et du Développement agricole au ministère tunisien de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche, a assuré que la Tunisie a déjà acheté son blé auprès de ses fournisseurs, et pourra subvenir aux besoins nationaux (les besoins nationaux en céréales varient entre 28 et 30 millions de quintaux par an), jusqu’à la prochaine récolte céréalière, qui commence vers le début du mois de juin.

« Nous avons un stock stratégique de deux mois qui reste intouchable, et un autre stock qui sert à couvrir les besoins nationaux quotidiens. Il n’y a aucune raison de s’inquiéter par rapport à l’approvisionnement », a-t-il insisté.

Le seul cas de figure qui pose problème, selon lui, c’est que le conflit russo-ukrainien perdure. « Si le conflit s’inscrit dans la durée, nous aurons dès lors une perturbation du trafic en mer Noire et des retards dans les livraisons, qui entraîneront des coûts supplémentaires, notamment une hausse des prix du fret maritime (le prix du transport des marchandises) », a-t-il affirmé.

Guesmi évoque aussi l’éventualité que la Russie fasse de la rétention de l’or jaune pour conserver ses propres stocks, et que les infrastructures (réseau ferroviaire, routes) en Ukraine subissent d’importants dégâts, ce qui risque d’entraver l’acheminement du blé du centre du pays jusqu’au port d’Odessa, où il sera chargé à bord des navires en partance pour le reste du monde.

La Tunisie importe 95% du blé tendre utilisé dans la fabrication du pain, et ne produit localement que 5% (500 mille quintaux). Pour ce qui est du blé dur, utilisé dans la fabrication des pâtes, 80% de la consommation sont assurés par la production locale, selon le groupement national des agriculteurs de la Confédération des entreprises citoyennes de Tunisie (CONECT AGRI).


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