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Explosion dévastatrice du port de Beyrouth en 2020 : Enquête inaboutie de « la déflagration du siècle »

- Deux ans, jour pour jour, après la gigantesque explosion qui avait secoué le port de la capitale libanaise, faisant 215 morts et 6 500 blessés, l’enquête pour élucider les circonstances de la déflagration est suspendue .

Fatma Bendhaou   | 04.08.2022
Explosion dévastatrice du port de Beyrouth en 2020 : Enquête inaboutie de « la déflagration du siècle »

Canada


AA / Hatem Kattou

Le dimanche 31 juillet 2022 se sont effondrés les silos à grains du port de Beyrouth, à quatre jours de la commémoration de l’anniversaire tristement célèbre de la gigantesque explosion qui avait ravagé, le 4 août 2020, le port de la capitale libanaise.

L’effondrement des silos s’est produit en raison d’un incendie, qui s’était déclaré deux semaines plus tôt, et qui n’a pas suscité ou précipité de réactions des autorités pour tenter de remédier à la situation, provoquant et l’effondrement des silos et la projection d’un épais nuage de fumée au-dessus de la zone portuaire.

Il convient, toutefois, de rappeler qu’après la déclaration de l’incendie, un ministre du gouvernement Mikati s’était opposé à l’appel lancé en vue de la destruction délibérée de ces silos, au motif qu’il s’agit de monuments à préserver et au milieu de cet attentisme mêlé de nonchalance sur fond de gabegie, l’inévitable s’est produit.

Comme si ces installations, déjà fortement endommagées depuis deux ans, devaient disparaître, pour dissimuler à jamais les traces de l’explosion, et cacher les preuves attestant l’implication d’une quelconque partie dans le tragique accident.


- Remontons le temps

Le mardi 4 août 2020, vers 18h, une double explosion, dont une seconde gigantesque, secoue le port de la capitale beyrouthine générant un lourd bilan de pertes en vies humaines (215 morts et 6500 blessés), en plus de 300 mille personnes jetées dans la rue, dès lors que la déflagration a touché plusieurs quartiers de la ville.

En plus des pertes humaines irréversibles, l’explosion de près de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium qui étaient stockées dans le désormais célèbre hangar numéro 12 dans la zone portuaire, a causé des dégâts matériels estimés, selon des chiffres de la Banque mondiale, à environ quatre milliards d’euros.

Stockées dans des conditions inadéquates et de manière insécure, ce sont vraisemblablement les deux mille 750 tonnes de nitrate d’ammonium, qui auraient été à l’origine de l’explosion.

Le conditionnel est de rigueur, le cas échéant, dans la mesure où aucune enquête n’a abouti jusqu’ici et aucune donnée n’a été fournie de manière définitive, bien que le Premier ministre libanais en 2020, Hassan Diab, démissionnaire depuis, avait déclaré, cinq mois après le drame, que la quantité de nitrate s’élevait à 500 tonnes, sur la base d’une enquête du Bureau fédéral américain des investigations (FBI).


- Plusieurs hypothèses mais une enquête en panne

Parmi les hypothèses évoquées et qui seraient à l’origine de l’explosion figure celle évoquée, trois jours après la déflagration, par le président libanais, Michel Aoun, et qui invoque une « action extérieure, avec un missile ou une bombe ».

Le chef d’Etat libanais, encore en poste, avait, tout en refusant qu’une enquête internationale soit diligentée, demandé au président français, Emmanuel Macron, venu au Liban immédiatement après l’explosion, de fournir au Liban des images satellite à même de déterminer « s'il y avait des avions […] ou des missiles » dans l'espace aérien de Beyrouth.

Toutefois, l’hypothèse la plus plausible demeure celle de l’explosion de l’importante quantité du nitrate d’ammonium stocké dans un des entrepôts du port.

Nonobstant les causes de l’explosion dévastatrice, ce qui est remarquable c’est que l’enquête diligentée par les autorités pour en élucider les circonstances exactes et déterminer les responsabilités des parties impliquées n’a pas son épilogue et n’a pas abouti.


- Une enquête au point mort

Un premier élément déjà mentionné, mais qui mérite d’être rappelé, compte tenu de son importance, consiste à ce que les autorités libanaises refusent toute enquête internationale. Il s’agit d’une donne à prendre en considération lorsque l’on constatera le sort réservé à l’enquête nationale menée depuis.

En effet, le premier juge désigné pour mener l’enquête du nom de Fadi Sawwan a été démis de son poste. La raison : il a inculpé deux anciens ministres, en poste au moment des faits, pour « négligence ».

Le magistrat qui lui a succédé, Tarek Bitar, quant à lui, a subi des menaces multiformes et des pressions multiples pour faire cesser son enquête, d’autant plus que son action menée est restée sans effet dans la mesure où les convocations lancées aux responsables politiques et sécuritaires pour se présenter à la justice sont restées sans lendemain. 

La tension a atteint son point d’orgue lorsqu’au mois d’octobre dernier, les formations chiites influentes, Amal et Hezbollah, ont organisé une manifestation armée à Beyrouth qui a tourné à l’affrontement avec les « Forces libanaises ». Bilan : sept morts et 32 blessés.

Un classique de l’enchevêtrement au Liban de la politique politicienne et des affrontements confessionnels, le tout teinté de la dimension sécuritaire sur fond d’une enquête judiciaire. Un épisode qui rappelle l’enquête – internationale cette fois-ci- après l’assassinat de l’ancien Premier ministre, Rafik Hariri en 2005.

Trois semaines après cet épisode sanglant, le juge Bitar est dessaisi à son tour de l’enquête, à la suite officiellement d’un « recours en récusation » déposé par un ancien ministre…qui s’obstinait à refuser de comparaître à une convocation du juge. Il s’agit du ministre des Transports Youssef Fenianos.

Outre ce dernier, le magistrat en charge de l’enquête a « osé » citer à comparaître l’ancien Chef de gouvernement, Hassan Diab, l’ancien détenteur du portefeuille des Finances Ali Hassan Khalil et son collègue des Travaux publics Ghazi Zoaiter, ainsi que Nouhad Machnouk, ancien ministre de l’Intérieur.

L’ensemble de ces hauts responsables et bien plus encore ont brandi l’immunité comme argument pour refuser de comparaître.

Depuis, l’enquête est au point mort et n’avance plus et cette situation semble satisfaire une classe politique légèrement remaniée depuis.

En effet, et à l’exception de 13 députés indépendants, qui ont réussi une percée remarquable aux élections législatives du mois de mai dernier, rien n’a pratiquement changé dans l’échiquier politique et politicien libanais, produit de la fin de la guerre civile en 1990 et du fameux accord de Taif avec quelques développements générés par les alliances et les mésalliances à répétition au gré des évènements nationaux et régionaux.

En effet, les 13 nouveaux députés, sur un total de 128 que compte le Parlement libanais, présidé depuis près de trois décennies par Nabih Berri, n’ont rien pu faire pour contribuer à remédier au marasme ambiant au Liban, sur fond d’une crise sociale et économique inédite.

Le pays qui était baptisé « La Suisse du Moyen-Orient », il y a de cela plus d’un demi-siècle, s’enlise dans une crise socioéconomique sans précédent, marquée, entre autres, par des coupures d’électricité, la chute de la valeur de la livre libanaise, un taux d’inflation parmi les plus élevés actuellement au monde, la pénurie et la cherté des produits alimentaires de base...

Deux chiffres assez parlants et qui frappent les esprits pourraient mettre un terme à ce listing. Le premier indiquant une multiplication par 15 en une année du prix de l’essence, à telle enseigne que le plein d’un véhicule s’élève désormais au quart du salaire d’un fonctionnaire.

Le second est celui fourni par la Commission économique et sociale pour l’Asie occidentale qui indique que 82 % de la population du Liban vit actuellement dans une pauvreté multidimensionnelle.
Ainsi, l’explosion de trop du port beyrouthin n’est qu’une illustration de plus de la gabegie qui règne dans le pays du Cèdre et de la corruption qui le gangrène. Rappelons que les magistrats ont pointé du doigt plusieurs faits de corruption qui auraient contribué à l’explosion.

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