Analyse

Dix ans après les premières élections « libres » en Tunisie : démocratie avortée ou processus rectifié ? (Analyse)*

Ekip   | 23.10.2021
Dix ans après les premières élections « libres » en Tunisie : démocratie avortée ou processus rectifié ? (Analyse)*

Tunis

AA / Tunis / Yusuf Celim


Le 23 octobre 2011 avaient eu lieu les premières élections démocratiques en Tunisie, qualifiées dès lors de « libres » et de « transparentes », permettant de désigner 217 députés « constituants » chargés de rédiger une nouvelle Constitution, adoptée trois ans plus tard en 2014. Une décennie s’est écoulée depuis, ponctuée de deux élections législatives et de deux présidentielles, organisées tour à tour en 2014 puis en 2019, outre la tenue des élections municipales en 2018.

La Tunisie a connu, chemin durant, le foisonnement d’un climat inédit de liberté, notamment d’expression et de presse, après plus de 55 ans de régime totalitaire, d’abord sous l’autocratie postcoloniale de Bourguiba puis sous la dictature policière de Ben Ali. Un climat de liberté, jamais égalé, qui n’a pas manqué de valoriser l’image de la Tunisie dans le concert des nations en tant que « pays de la démocratie naissante » et, plus particulièrement dans son environnement régional, comme « berceau » et comme « modèle unique » et « exemple réussi » du printemps arabe, au vu de la tournure des événements, parfois violente et souvent qualifiée d’« échec », observée dans d’autres pays de la région.

Parallèlement à ce climat de liberté, la Tunisie a connu, à travers cette décennie, une accumulation de crises et de troubles internes, tant politiques que sécuritaires et institutionnels, marqués par deux assassinats politiques de Chokri Belaid et de Mohamed Brahmi qui avaient secoué, sinon traumatisé le pays, et par bon nombre d’attentats et d’attaques terroristes.

Cela est sans compter une instabilité gouvernementale endémique, des dérives parlementaires quasi-quotidiens, des scandales de corruption à répétition et des situations de blocages institutionnels récurrents. Le tout sur fond d’une crise socio-économique, aigue et devenue chronique, qui n’a pas manqué de retourner, avec le temps, une grande partie de la population, de l’opinion publique nationale et des médias locaux contre la classe politicienne et dirigeante de leur pays.

-Démocratie avortée ou processus rectifié ?

Du 23 octobre 2011 au 23 octobre 2021, la Tunisie en a fait tellement de chemin, en matière de « transition démocratique », que le constat, dix ans plus tard, ne peut que paraitre implacable aux yeux des observateurs, notamment internationaux : la Constitution de 2014 a été suspendue, le Parlement a été fermé, ses activités ont été gelées, et ses membres, des députés pourtant élus au suffrage universel, ont été démunis de leur immunité et de tous leurs avantages et primes.

Si les mesures, dites « exceptionnelles », décidées le 25 juillet dernier par le président tunisien Kaïs Saïed, en vertu de l’article 80 de la Constitution, ont fait l’effet d’une bombe et continuent, depuis environ trois mois, de scandaliser l’opinion publique internationale, faisant notamment l’objet d’une plénière au Congrès américain et d’une résolution discutée puis adoptée par le Parlement européen, il n’en reste pas moins que ces mêmes mesures « exceptionnelles », qualifiées aussi de « temporaires », jouissent, paradoxalement, de l’approbation, déconcertante et quasi complice, de la part d’une importante partie de la population et de l’opinion publique tunisienne.

C’est dire que ces mesures, qui ont aussi boosté la cote de popularité, déjà qualifiée de « tonitruante » du président Saïed (plus de 72 % des voix aux présidentielles), ne semblent même pas faire l’objet d’une forte contestation à l’intérieur du pays, excepté de la part de ses principaux opposants politiques, qui avaient manifesté à plusieurs reprises sur l’avenue Habib Bourguiba dans la capitale Tunis.

-Vigilance et optimisme

D’où, d’ailleurs, cette inextricable question qui tarauderait, aujourd’hui, plus d’un observateur : La démocratie tunisienne serait-elle en train d’avorter en ce moment-même avec l’avènement de Saïed, ou serait-ce plutôt le processus démocratique qui gagnerait à être « rectifié » sous ses auspices ?

Cela ne fait aucun doute pour Samir Ben Amor, avocat et activiste politique tunisien : « Le processus démocratique de la Tunisie connait malheureusement une débâcle dangereuse avec le coup d’Etat effectué par cet homme (le président Saïed, NDLR) qui s’est arrogé tous les pouvoirs depuis le 25 juillet, balayant d’un revers de main toute une décennie d’avancées démocratiques importantes et palpables, en matière de droits, de libertés et de pratiques démocrates.

« Néanmoins, je reste très optimiste et je peux vous assurer que le peuple tunisien n’a pas encore renoncé à sa liberté, et continue d’organiser sa résistance civile et pacifique contre ce pouvoir putschiste. Je suis confiant que la Tunisie retrouvera bientôt sa voie démocratique », a conclu Ben Amor.

En revanche, le constat s’avère complètement différent pour Chokri Latif, défenseur des droits humains et président de la Coalition tunisienne contre la peine de mort, qui s’est confié ainsi à l’Agence Anadolu : « Ce que tout le monde appelle « processus de transition démocratique » ne s’est révélé, en fin de compte, qu’un long et épuisant processus d’« arnaque », une démocratie « factice » qui a duré une décennie. Les aspirations et les revendications exprimées dans la Révolution de 2011 ont été mystifiées et la volonté populaire a été abusée par une nouvelle classe politique, qui s’est alliée avec l’argent sale et les lobbys de la corruption pour rétablir le même modèle de Ben Ali ».

« Aggravée par les errances et les déboires de cette nouvelle classe politique, éminemment corrompue, la crise économique et ses conséquences sociales ont continué de générer des échecs successifs et multiples qui ont failli provoquer l’effondrement de l’Etat. », a souligné Latif.

Et de conclure : « Je reste toutefois très optimiste. Vigilant certes, mais optimiste. »

-« Processus long et difficile » !

Interrogé sur le sujet, le politologue, universitaire et juriste de droit constitutionnel, Mootez Gargouri, s’est longuement livré dans un entretien avec l’Agence Anadolu.

D’après lui, un processus est, par définition, une suite continue de faits qui évoluent d’une situation donnée vers une autre, nouvelle. « Il n’est donc pas facile de partir d’une situation ancrée de dictature pour installer, à la fin, une démocratie. Nous le savions depuis le début, la transition démocratique en Tunisie était et restera un processus difficile. En 2011, je faisais partie du comité des experts dans la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution. Après dix ans, je peux aujourd’hui confirmer qu’il existe un clivage important entre ce qui figure sur le papier, d’une part, et la réalité sur le terrain, d’autre part. Aussi, pourrais-je parfaitement comprendre la déception de mes concitoyens vis-à-vis de l’état des lieux de la transition démocratique. »

En d’autres termes, explique toujours Gargouri, « à quoi servirait une démocratie, des élections et des pratiques démocratiques si elles n’arrivent finalement pas à concrétiser les aspirations du citoyen contribuable, qui est en même citoyen électeur. C’est cette profonde déception doublée d’une certaine forme de regret, exprimés par une large frange de la population qui aura conduit aujourd’hui à mettre quasiment en doute tout le processus démocratique.

Le politologue tient toutefois à élucider l’état des lieux actuel : « Bien sûr, cette déception, d’après mon humble avis, ne peut qu’être que passagère. Je suis persuadé que les Tunisiens n’ont pas d’autres d’alternatives, aujourd’hui, à la démocratie. Malgré les difficultés et les crises successives qu’a connu le pays durant la dernière décennie, nous avons accompli, tout de même, des avancées remarquables et plusieurs acquis en matière de droits et de libertés. Les mesures exceptionnelles du 25 juillet dernier, largement accueilles par les Tunisiens, ont eu le mérite, d’après moi, de rétablir une grande dose d’espoir ressentie par une large partie de la population et de l’opinion publique nationale. Cette dose d’espoir s’avère, toujours d’après moi, nécessaire pour tourner la page et commencer à rectifier le processus démocratique, qui force est de le répéter, insiste Gargouri, ne peut qu’être long et difficile. »

* Les opinions exprimées dans cette analyse n'engagent que leur auteur et ne reflètent pas forcément la ligne éditoriale de l'Agence Anadolu.


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