Analyse

Après le retrait des « Patriot », quels choix s’offrent encore à Riyad ? (Analyse)

- Deux experts tentent de prospecter les options disponibles à l’Arabie Saoudite après le retrait par les Etats-Unis des batteries de missiles « Patriot » du territoire saoudien

Muhammed Yusuf   | 27.09.2021
Après le retrait des « Patriot », quels choix s’offrent encore à Riyad ? (Analyse)

İstanbul

AA / Istanbul / Mohamed Sheikh Youcef
Avec le retrait par Washington des batteries de missiles « Patriot » du territoire saoudien, deux experts estiment que Riyad fait face à des choix « difficiles et amers », ce qui l’amène à privilégier une accalmie sur le plan régional.
L’agence de presse américaine « Associated Press » avait rapporté, il y a de cela quelques jours, que l’Administration du président Joe Biden a retiré, au cours des semaines écoulées, nombre de systèmes de défense anti-missiles « Patriot » de la base aérienne du Prince Soltan en Arabie Saoudite.
Cette base, située en dehors de la capitale Riyad, avait abrité plusieurs milliers de soldats américains à la suite d’une attaque par missiles et drones piégés, en 2019, lancée contre la compagnie saoudienne de l’énergie Aramco.
Le journal américain « Wall Street Journal » avait dévoilé, au mois de juin dernier, que l’Administration Biden a décidé de réduire le nombre des systèmes américains anti-missiles, en retirant huit batteries d’Irak, de Jordanie, du Koweït et d’Arabie Saoudite, dans une volonté d’un redéploiement de son positionnement militaire pour focaliser ses efforts sur la confrontation avec la Russie et la Chine.
Deux experts ont indiqué, dans des entretiens accordés à l'Agence Anadolu, que Washington a ainsi placé Riyad dans une situation délicate qui implique du royaume de privilégier une accalmie régionale et une révision voire une amélioration de ses relations avec l’Iran et la Turquie ou l’un de ces deux pays, d’autant plus que l’ouverture de Riyad sur la Russie ne résoudra pas le problème.


- Les alternatives de Riyadh


En réaction à la mesure américaine, le Conseil des ministres saoudien, présidé par le roi Salman Ibn Abdulaziz, a approuvé la création d’une « Instance générale de développement de la défense », dans le but de développer les différents champs des systèmes de défense.
L’agence de presse saoudienne, SPA, a rapporté, le 14 septembre courant, que cette Instance sera dotée de la personnalité morale et de l’autonomie financière et administrative, tout en étant rattachée directement au président du Conseil des ministres.
Ladite Instance vise à « déterminer les objectifs des activités de recherche, de développement et d’innovation inhérentes aux secteurs de la technologie et des systèmes de défense, et à en élaborer les politiques et les stratégies », poursuit SPA.
Le lendemain de cette annonce, l’Etat-major de l’armée grecque a annoncé que l’une de ses unités s’est envolée vers l’Arabie Saoudite pour remettre des batteries de défense aérienne qui sont utilisées dans les systèmes de missiles « Patriot ».
Le commandement de l’armée grecque a précisé, dans un communiqué, que le ministre de la Défense Nikos Panayotópoulos et son adjoint Nikos Hardalias ainsi que le chef d’Etat-major Konstantinos Florus, ont pris part à la cérémonie de départ de l’unité partie en Arabie Saoudite.
Au mois d’avril dernier, le ministre grec des Affaires étrangères, Nikos Déndias, a dévoilé que son pays a signé un accord portant équipement de l’armée saoudienne en système de défense anti-aérienne « Patriot », dans le but de « protéger les installations énergétiques vitales » du royaume.
Le groupe yéménite houthi a intensifié, au cours de la période écoulée, le lancement de missiles balistiques et de drones piégés contre des zones saoudiennes, au milieu d’annonces à répétition par la coalition arabe portant destruction de ces engins et d’accusations portées contre les Houthis d’avoir disposé de ces armes grâce à l’appui de l’Iran.
Depuis 2015, cette coalition, conduite par l’Arabie Saoudite, effectue des opérations militaires au Yémen, en soutien aux forces gouvernementales, pour faire face aux Houthis qui contrôlent plusieurs provinces, dont celle de la capitale Sanaa (Nord) depuis 2014.


- Des choix difficiles


Le professeur de relations internationales à l’Université du Qatar, Ali Bakir, a déclaré à AA, que les « choix de l’Arabie Saoudite sont difficiles ».
Riyadh tente, selon lui, de « surmonter cette impasse à travers une ouverture sur la Russie mais je ne pense tout de même pas que cela permettra de résoudre son problème ».
Bakir a motivé cela par le fait que « Riyad compte, en grande partie, sur Washington, aux plans militaire et politique, et il lui est ainsi difficile de trouver une alternative tant que le royaume n’a pas amélioré ses relations avec les Etats-Unis ou renforcé la cohésion de son front intérieur ou encore révisé ses relations régionales ».
Il a ajouté que « L’Arabie Saoudite est dépourvue de bonnes relations avec la Turquie et l’Iran et ces deux pays occupent une place d’envergure dans la région et sans amélioration des relations avec l’un d’eux au moins, la position de Riyad sera délicate ».
Plusieurs pays de la région du Golfe, au premier rang desquels figure l’Arabie Saoudite, accusent l’Iran de disposer d’un agenda expansionniste dans la région et d’ingérence dans les affaires intérieures des pays arabes, dont le Yémen et le Liban, ce que nie en bloc Téhéran en disant respecter les relations de bon voisinage.


- La Grèce elle-même a besoin de protection


Bakir a relevé, également, que « l’Arabie Saoudite tente de recourir à ce qui est disponible, telles que les batteries de défense aérienne d’un pays comme la Grèce, mais cela n’est pas à vrai dire une option que d’une illustration de l’embarras de la situation dans laquelle patauge Riyad, dès lors que la Grèce a besoin elle-même d’un parapluie pour la protéger ».
Et notre interlocuteur de poursuivre : « Il n’est pas possible de remplacer les Etats-Unis, dans la mesure où l’Arabie Saoudite compte grandement sur Washington, sur les plans militaire et politique ».
Il a ajouté que « quand bien même nous admettons que cette option ne sera pas confrontée à des problèmes ou à des écueils d’ordre politique, il n’en demeure pas moins que le remplacement des équipements de Washington nécessitera de longues années et il s’agit là d’opérations impossibles sans retombées ».



- Repli américain


De son côté, le journaliste égyptien Yasser Abdelaziz a souligné qu’avec « l’arrivée du président américain Joe Biden à la Maison Blanche (le 20 janvier dernier), son Administration a fait volte-face contre l’ensemble des traditions de la politique étrangère américaine ».
Dans un entretien accordé à AA, il a indiqué qu’avant « son arrivée au pouvoir, Biden avait déclaré qu’il allait punir Riyad et l’épisode du (meurtre du journaliste saoudien) Jamal Khashoggi ne passera pas sous silence ».
« Biden avait également indiqué qu’il ne laissera pas passer les dépassements des droits de l’Homme en Arabie Saoudite et ainsi la tension est montée d’un cran entre les deux capitales et leurs relations ont été teintées d’un certain froid », a-t-il poursuivi.
Le 2 octobre 2018, Khashoggi avait été tué dans l’enceinte du consulat de son pays dans la ville turque d’Istanbul. Depuis, ce dossier est devenu parmi les plus traités sur la scène internationale, causant, à côté d’autres dossiers, un accroissement de la tension entre Riyad et Ankara.
Le journaliste égyptien a ajouté : « Le prince-héritier saoudien (Mohamed Ben Salman) est actuellement dans une position peu enviable concomitamment avec le repli des Américains, la situation qui prévaut en Afghanistan et qui a impacté sur les relations entre les deux pays, en montrant que Washington est résolue à quitter certaines zones qui impliquent de sa part des dépenses faramineuses ».
Vingt ans après la chute du régime du Mouvement des Taliban (en 2001), Washington a parachevé, à la fin du mois d’août écoulé, le retrait de ses forces militaires du territoire afghan et le Mouvement rebelle a repris le contrôle de ce pays de l’Asie centrale.
Et notre interlocuteur de poursuivre : « Le mois dernier, et au milieu du tohu-bohu qui avait accompagné le retrait par l’armée américaine d’Afghanistan, l’Arabie Saoudite avait entamé son action en prévision d’une éventuelle position américaine similaire de retrait dans la région du Golfe ».
Il a ajouté que l’Arabie Saoudite « a signé un Accord de coopération militaire avec la Russie en réclamant l’acquisition du système de défense de missiles russe S-400 ».
« L’Accord n’a pas encore pris de tournure sérieuse et pratique mais des demandes existent » a-t-il affirmé ».
Et le journaliste égyptien de relever : « Les requêtes saoudiennes concernent des drones et des hélicoptères militaires de défense. L’Arabie Saoudite tente, dans la mesure du possible, de s’orienter vers a Russie, de même qu’a été évoqué un système israélien de défense aérienne anti-drones ».
« Je n’exclus pas le fait que l’Arabie Saoudite s’oriente vers l’entité sioniste, même si cela devrait passer via un intermédiaire tiers », a-t-il estimé.


- Un choix amer


Abdelaziz a considéré que l’Arabie Saoudite fait face à « un choix amer, celui de la Turquie, dès lors que les relations tièdes actuelles pourraient s’améliorer »
Il s’agit, selon lui, d’une « option à laquelle l’Arabie Saoudite pourrait y recourir et la Turquie sera évidemment favorable à ce genre de coopération.
« L’Arabie Saoudite est actuellement dans une situation dangereuse et tente de s’orienter vers la Russie et l’entité sioniste tout en disposant de l’option turque qui demeure acceptable par la population, dans la mesure où le peuple saoudien n’acceptera pas vraiment les Russes et rejette en bloc toute coopération avec Israël », a-t-il estimé.
Il a ajouté que « L’Arabie Saoudite s’emploie à calmer la tension dans la région et à jouer la carte de la trêve en se dirigeant vers Bagdad pour établir quelques ponts et contacts avec l’Iran et faire baisser d’un cran les actes d’hostilité ».
Riyad tente de « réduire les menaces que font planer les bras et les extensions militaires de l’Iran au Yémen et en Irak, tout en privilégiant l’accalmie dans la région du Golfe arabe ».
« Parmi les alternatives auxquelles a recouru l’Arabie Saoudite figure la coopération avec la Grèce qui lui a fait dépêcher une batterie Patriot ainsi que des soldats pour faire fonctionner la batterie et pour entraîner les Saoudiens, mais Athènes ne peut en aucun cas remplir le vide laissé par Washington »., a-t-il souligné.
Et l’observateur égyptien de conclure : « La relation américano-saoudienne peut être teintée de tension ou de reculade, mais Washington ne trouvera jamais un meilleur allié que Riyad et le fait que l’Arabie Saoudite cherche des alternatives avec la Russie constitue, en soi, une carte via laquelle le royaume exerce une pression certaine sur les Etats-Unis pour éviter que les relations entre les deux capitales ne se détériorent irrémédiablement ».

*Traduit de l'arabe par Hatem Kattou

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