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Togo : Le dilemme des réfugiés ivoiriens du camp d'Avépozo

- A l'occasion de la Journée mondiale des réfugiés, l'Agence Anadolu est allée à la rencontre des Ivoiriens du camp d'Avépozo, à Lomé. Ce camp de réfugiés qui les accueille depuis 2011 sera fermé fin juin courant.

Fatma Bendhaou   | 20.06.2022
Togo : Le dilemme des réfugiés ivoiriens du camp d'Avépozo Photo d'archives

Togo

AA / Lomé / Alphonse LOGO

Ils étaient près de 7000 à fuir les affrontements post-électoraux en Côte d’Ivoire pour se réfugier au Togo en 2011.

Un camp ouvert dès le 14 avril 2011 à Avépozo, à la sortie Est de Lomé par les autorités togolaises avec le soutien du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), a permis de les accueillir et de les prendre en charge.

Une illustration « parfaite », d’après Adjovi Lolonyo Anakoma-Apedoh, ministre togolaise de l’action sociale, de la volonté du président togolais Faure Gnassingbé, « d’offrir une protection et un asile paisible à nos frères et sœurs de la République de la Côte d’Ivoire et de leur permettre de jouir pleinement de leurs droits fondamentaux ».

Avec l’évolution de la situation sociopolitique en Côte d'Ivoire au cours des dernières années, des milliers d’Ivoiriens ont pu volontairement regagner leur pays avec l’accompagnement des autorités (togolaises, ivoiriennes, et de l’UNHCR). Mais 835 réfugiés ivoiriens résidaient encore jusqu’au début du mois de juin 2022, sur le site d’Avepozo et les 640 autres hors du camp.


-- Le camp des réfugiés ivoiriens au Togo sera fermé

Ils n’y seront plus pour longtemps. Et pour cause, le 30 juin 2022, le camp des réfugiés ivoiriens de Lomé (Avépozo) sera définitivement fermé, d’après une demande formulée par les autorités ivoiriennes devant les Nations Unies, il y a huit mois.

En effet, lors la 72ème session du Comité Exécutif du HCR, tenue à Genève du 04 au O8 octobre 2021, le gouvernement ivoirien a prononcé « une déclaration de la clause de cessation des réfugiés ivoiriens ».

C’est-à-dire de façon précise, explique le site du ministère togolais de l’action sociale, « le HCR et le Gouvernement de la République de la Côte d’Ivoire ont invité les pays abritant les réfugiés ivoiriens, à intensifier les actions de promotion des solutions durables en faveur des réfugiés ivoiriens, et mettre en œuvre un plan d’actions pour le processus de cessation et d’exemption ».

En réponse, donc, à cette déclaration des autorités ivoiriennes, le Togo s’est engagé à fermer à la fin de ce mois de juin 2022 le camp des réfugiés ivoiriens au Togo.

Quel sera donc le sort de ces Ivoiriens qui, jusqu’ici, redoutaient encore de retourner dans leur pays natal, la Côte d’Ivoire ?


-- Retourner à Abidjan ou s’intégrer à Lomé

Officiellement, chacun a le choix entre repartir en Côte d’Ivoire ou s’intégrer à Lomé avec l’accompagnement du Haut-Commissariat pour les réfugiés qui, d’ailleurs, a déjà prévu le grand voyage de rapatriement avant la fin de ce mois de Juin.

Pour préparer le terrain, les autorités togolaises ont donc procédé ces derniers mois, à la publication de la clause de cessation de réfugiés ivoiriens au journal officiel togolais, suivie de l’ouverture des demandes d’exemption avec accélération des procédures administratives en vue de l’obtention « des saufs conduits » et « faciliter les rapatriements volontaires » des réfugiés ivoiriens en Côte d’Ivoire.

C’est ainsi que le 16 juin courant, sur le site même des réfugiés ivoiriens à Avépozo, 189 réfugiés ivoiriens au total, ont officiellement reçu leur passeport. C’était en présence d’Abdoulaye Kouyaté, conseiller technique au ministère ivoirien des Affaires étrangères, dépêché à Lomé pour la circonstance.


-- Chacun a fait son choix

Parmi eux, il y a Sam. La cinquantaine est arrivé au Togo le 26 avril 2011 après un court séjour dans un camps de réfugiés au Ghana.

Il y a trouvé dans la capitale togolaise une femme avec qui il a fondé une famille et fait deux filles. Malgré cette vie qu’on prétend remplie à Lomé, qu’il supporte avec un travail de démarcheur au grand marché de Lomé, Sam a fait le choix de retourner en Côte d’Ivoire.

« Je commence à vieillir et dans les conditions actuelles, je ne veux plus rester. Je veux partir retrouver la famille que j’ai laissé derrière moi. Au pays, j’ai foi que Dieu m’aidera à faire quelque chose. J’ai déjà contacté mes frères qui m’ont devancé pour me chercher du travail. Je pourrais être d’aventure un agent de sécurité ou me lancer avec le peu d’argent qui me sera donné, dans un petit commerce entre Lomé et Abidjan », confie-il à l'Agence Anadolu (AA).

Sam garde un côté amer de ses onze dernières années de séjour à Lomé.

« Au début, on nous envoyait des traiteurs qui nous nourrissait. Cela s’est arrêté et c’est des vivres qu’on nous envoyait jusqu’en 2012 quand tout a stoppé. Depuis lors, on est resté sans vivres jusqu’à présent. On était obligé de se fondre dans la masse pour se débrouiller », détaille-t-il.

Boom Yaka est artiste musicien et plasticien ivoirien, arrivé dans les mêmes conditions à Lomé avec son frère en 2011. Il préfère s’intégrer à Lomé avec les enfants de son frère. Ce dernier ayant choisi l’aventure du retour au bercail. Un choix sans doute, stratégique.

« Je vais observer comment cela se passera pour ensuite envoyer les enfants. Après on verra pour moi. Quand je sortais du pays, j’avais un certain nombre de privilèges que j’ai perdus. Retourner dans les conditions actuelles ne me sera pas facile. Je me demande même par où rentrer et comment reprendre ma vie pleinement. Donc, je vais rester. Avec l’accompagnement que j’aurai, j’essayerai de m’intégrer, chercher ensuite une stabilité avant de penser à cette nouvelle aventure », a-t-il indiqué à l'Agence Anadolu.

Dogbo, un autre Ivoirien, la cinquantaine également, veut rester au Togo, après 12 ans en tant que réfugié.

« Le début n’était pas facile. Avec la communauté chrétienne et nos responsables du camp, nous avons trouvé des jobs à faire dans la zone franche sur les deux, voire les quatre premières années. Après, je me suis lancé dans des activités de vente et de démarchage de marchandises au grand marché de Lomé. Ce qui m’a permis aujourd’hui de tenir le coup jusqu’à ce jour. J’ai pu également compter sur l’aide financière du HCR qui a permis dès le début à mon épouse de commencer une activité génératrice de revenu », confie-t-il à l'Agence Anadolu.

Il affirme se sentir mieux à Lomé aujourd’hui et que s’intégrer est la meilleure décision qu’il puisse prendre.

« Aujourd’hui je me sens mieux ici. Je vais donc m’intégrer au Togo. J’ai désormais une base ici. J’ai des relations ici. J’ai de la famille ici. Si mon épouse et moi, nous nous serrons les coudes et continuons comme nous avions commencé, nous pourrions bien s’en sortir», assure-t-il.

-- Ceux qui hésitent encore peuvent venir tranquillement en Côte d’Ivoire.

Combien rentreront en Côte d’Ivoire ? Combien sont-ils à vouloir s’intégrer totalement à Lomé, sans assistance, désormais ? Les chiffres ne sont pas encore totalement disponibles.

Mais ce qui est sûr, c'est qu'il y en a parmi les réfugiés ivoiriens à Lomé qui hésitent beaucoup à faire non seulement le choix, mais surtout à faire la demande de passeport pour s’afficher dans le fichier national ivoirien.

Ceux-là, ont jusqu’au 22 juin pour déposer les formulaires au siège du HCR au Togo.

« Parmi ceux qui ont décidé de s’intégrer, il y en a qui n’ont pas demandé le passeport. Parce qu’on a l’impression d’être sous une obligation qui ne dit pas son nom de rentrer au pays, alors que les conditions ne sont pas vraiment remplies », retorque Sinclair Groga, un porte-parole des réfugiés ivoiriens au Togo interrogé par AA.

Pour lui, la décision même de fermeture du camp est un « choc ». Il craint que les choses n’aient pas véritablement changé en Côte d’Ivoire pour que tous soient obligés de rentrer au pays.

« Comme on le dit, une lagune calme à la surface est très méchante en profondeur. C’est difficile cette situation qui se présente à nous. Surtout que, présentement, aucune mesure d'accompagnement n'est octroyée à ceux qui décident de s'intégrer à Lomé. Alors qu’on donne 300 000 francs CFA (480 dollars) à toute personne qui décide de rentrer au pays. Même si c’est un bébé d’un mois. C’est injuste. Est ce qu'on peut obliger quelqu'un à rentrer au pays ? », s’est-il exclamé, irrité.

En tout cas, Fofana Hamidou le président de la Communauté des Ivoiriens au Togo, affirme à AA que tous les Ivoiriens qui décident de rester au Togo peuvent compter sur eux.

Et « Ceux qui hésitent encore à rentrer au pays peuvent le faire bien tranquillement », a aussi rassuré le 16 juin courant, Abdoulaye Kouyaté avant de repartir en Côte d’Ivoire.



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