Analyse, Afrique

La Tunisie visée par les ÉAU dans le plan du "Nouvel ordre régional" (analyse)

- Des efforts intensifiés sont déployés, depuis des années, par les Émirats arabes unis, pour orienter les politiques internes et externes de certains pays, dont la Tunisie, dans le but de construire un "Nouvel ordre régional"

Afef Toumi   | 30.05.2020
La Tunisie visée par les ÉAU dans le plan du "Nouvel ordre régional" (analyse)

Istanbul

AA - Istanbul 

Abu Dhabi tente d’orienter la politique tunisienne pour appuyer le plan du "Nouvel ordre régional", qui vise à détruire les mouvements islamistes et à diriger les politiques de certains pays à travers des outils économiques.

Ayant de faibles capacités militaires, Abu Dhabi a besoin d’alliés régionaux pour construire le Nouvel ordre régional souhaité. Cependant, ce pays du Golfe échoue toujours en présence de la Turquie, qui représente une importante force dans la région.

Des efforts intensifiés sont déployés, depuis des années, par les Émirats arabes unis (ÉAU), pour orienter les politiques internes et externes de certains pays, dont la Tunisie.

Le but est de construire un "Nouvel ordre régional" adéquat aux perceptions des Émirats, et ce, en s’attaquant aux processus démocratiques et en semant la zizanie dans plusieurs pays. Ainsi, on peut facilement conclure que les politiques émiraties provoquent le désordre et l’instabilité dans la région.

Contrairement à l’Arabie saoudite, le partenaire le plus important au sein de la Coalition militaire arabe au Yémen, les Émirats appuient les forces séparatistes dans le sud du Yémen.

Abu Dhabi fournit également un appui financier et diplomatique au Régime de Bachar al-Assad en Syrie et contribue, ainsi, à la destruction de l’unité dans ce pays comme dans d’autres pays, dont la Somalie où les organisations terroristes sont financées par les Émirats, visant à créer une atmosphère d’insécurité pour dominer la région.

Des projets "sales" sont soutenus par Abu Dhabi et son prince héritier Mohammed Ben Zayed, dont l’objectif est de vendre la Palestine à Israël, avec l’aide du planificateur de ces projets, Mohammed Dahlan.

- Appui aux mercenaires

Les projets des Émirats visent principalement à développer des rapports harmonieux avec les forces mondiales, dont les États-Unis, la Russie et la Chine, ainsi qu’à l’obtention d’un pouvoir dans la région.

Les plans émiratis sont la base du Nouvel ordre régional. Ils impliquent, entre autres, la coopération avec les Russes en Libye en finançant les mercenaires de la société Wagner, pour soutenir le général putschiste, Khalifa Haftar, contre le gouvernement légitime reconnu par la communauté internationale.

À travers sa coopération avec le Régime d’al-Assad en Syrie, Abu Dhabi tente d’équilibrer doucement ses relations avec Washington et Pékin, sur les plans économique, culturel et diplomatique.

Ayant de faibles capacités militaires, Abu Dhabi a besoin d’alliés régionaux pour construire le Nouvel ordre régional souhaité. Cependant, ce pays du Golfe échoue toujours en présence de la Turquie, qui représente une importante force dans la région.

C’est pour cette raison qu’Abu Dhabi déploie des efforts intensifiés dans la région où la présence turque est notable, entre autres en Libye et dans les pays en crise.

Ces efforts visent les principaux acteurs dans ces pays, qui refusent de faire partie des plans émiratis au Yémen et en Libye, ainsi que les parties qui œuvrent à développer des rapports neutres et solides avec Ankara, comme le montrent bien les attaques des Émirats contre certains acteurs au Maroc et en Tunisie.

- Les Islamistes visés

L’un des éléments de base dans le plan émirati du "Nouvel ordre régional" est la destruction de tout mouvement islamiste pouvant menacer ses systèmes. Ce plan est exécuté à l’intérieur du pays, dans les pays du Golfe et du Moyen-Orient ainsi qu’à l’échelle internationale.

Au moment où tous les réformistes sont opprimés, surtout les journalistes de critique comme Ahmed Mansour, se poursuit le blocus imposé par l’Arabie saoudite, les Émirats, le Bahreïn et l’Egypte depuis 2017 sur le Qatar, qui accueille d’importantes personnalités du Groupe des Frères musulmans. Un blocus appliqué au niveau de toute la région du Golfe.

À l’échelle régionale également, Abu Dhabi mène une guerre contre plusieurs pays, dont la Turquie, sous prétexte qu’il existe une alliance entre Ankara et les Frères musulmans.

Pour les ÉAU, le Président américain, Donald Trump, représente une opportunité à saisir. En effet, Abu Dhabi est soutenu par Washington dans ses actions de lobbying et continue, en parallèle, à renforcer sa coopération avec les forces mondiales comme la Chine et la Russie.

En réalité, les politiques étrangères hostiles et très ambitieuses des ÉAU dépassent les capacités de ce pays et les ambitions de son élite politique l’empêchent d’agir raisonnablement.

En dépit des répercussions de la crise de la Covid-19 sur l’économie émiratie, Abu Dhabi poursuit ses activités en dehors du pays, entre autres, dans les pays de l’Afrique du Nord, en voulant faire circuler l’idée de l’échec du gouvernement marocain dans sa lutte contre la pandémie et en visant la Tunisie, à travers des campagnes orchestrées sur les réseaux sociaux.

- Attaques contre le Mouvement islamiste en Tunisie

La chaîne al-Arabiya, financée par l’Arabie saoudite et située aux ÉAU, prétend que Rached Ghannouchi, président du parlement tunisien et du Mouvement Ennahdha (islamiste), possède une fortune qu’il a pu saisir par des moyens illégaux.

La chaîne Alghad TV, dont le siège est en Égypte et qui constitue une continuité de l’axe émirati-saoudien, se focalise également sur cette affaire. La chaîne, créée par Dahlan grâce à un financement émirati, vise à promouvoir une fausse image du peuple tunisien qui n’a pas confiance en son gouvernement ni aux enquêtes ayant lieu à ce sujet.

On peut dire que le but des ÉAU est d’influencer les affaires internes en Tunisie à travers des alliés d’Abu Dhabi dans le pays.

Il convient de rappeler qu’Abu Dhabi avait soutenu les protestations contre le Mouvement Ennahdha en 2013 et avait fourni un appui au Parti Nida Tounes (libéral - contre Ennahdha) à l’élection présidentielle de 2014. Plus tard, des tentatives émiraties avaient eu lieu pour briser l’alliance Ennahdha-Nida Tounes, née à la suite des élections.

Abu Dhabi avait aussi soutenu financièrement les protestations anti-gouvernementales de 2018, dans le but de créer une fausse crise, contradictoire aux règles de la diplomatie, en interdisant aux Tunisiennes d’entrer aux ÉAU.

L’orientation des politiques internes en Tunisie par Abu Dhabi se manifeste aussi à travers le soutien de certains ministres et politiciens comme Lotfi Brahem et Nabil Karoui (dirigeant du parti Qalb Tounes - Cœur de la Tunisie), sauf que toutes ces tentatives ont échoué.

Quant au faux problème provoqué à l’encontre de Ghannouchi, certains groupes liés à l’axe émirati-saoudien ont appelé, à travers les réseaux sociaux, à retirer la confiance au gouvernement de coalition (dont Ennadha est membre).

Des personnalités politiques tunisiennes, comme Abir Moussi, ont fortement critiqué Ghannouchi à travers des médias pro-Émirats, dont Al-Arabiya et Sky News. Moussi a considéré que les protestations de décembre 2010 en Tunisie n’étaient pas une révolution.

L’ingérence des ÉAU dans les affaires internes de la région s’est orientée, après la Tunisie, vers la Libye.

- La crise libyenne

On peut dire qu’il existe deux principales raisons pour que le Maroc, la Tunisie et l’Algérie soient visées par les ÉAU.

La première raison est que les acteurs politiques ne sont pas au service de l’Ordre régional mis en place et dirigé par les Émirats et l’Arabie saoudite. Les trois pays adoptent leurs propres politiques relativement indépendantes.

La deuxième raison est l’existence des mouvements islamistes, qu’ils soient minoritaires ou majoritaires, dans ces trois pays de l’Afrique du Nord. Abu Dhabi vise les pays qui ne sont pas sous sa domination et qui tolèrent la présence des mouvements islamistes.

Par ailleurs, les plans émiratis en Tunisie et en Libye sont inter-liés, car Abu Dhabi œuvre à orienter la politique tunisienne de manière à frapper les mouvements islamistes et démocratiques et à jouer un rôle actif dans la guerre civile en Libye ainsi qu’à limiter la présence de la Turquie dans la région.

En dépit de toutes les tentatives des ÉAU de manipuler la situation en Libye, cette dernière est restée neutre pendant la crise, ce qui a gêné Abu Dhabi.

Quant au gouvernement légitime libyen, bien qu’il déclare son soutien à l’Algérie et à la Tunisie, cette dernière avait refusé de laisser passer, à travers son territoire, les aides militaires turques envoyées au gouvernement de Fayez al-Sarraj.

Ceci signifierait que le gouvernement tunisien ne prend pas partie que ce soit avec la Turquie ou bien avec les ÉAU et agit uniquement suivant les intérêts nationaux.

Cependant, Abu Dhabi n’apprécie pas cette position neutre que prend la Tunisie et tient à impliquer ce pays dans les changements de la région de l’Est de la Méditerranée.
Il convient de noter que les accords signés entre la Turquie et le gouvernement libyen reconnu par la communauté internationale ainsi que l’appui d’Ankara au gouvernement libyen ont permis à ce dernier de freiner les attaques du général putschiste, Haftar, contre les forces du gouvernement légitime.

L’accord signé entre les gouvernement turc et libyen, en décembre dernier, et l’intervention militaire turque en Libye ainsi que les renforts militaires fournis par Ankara au gouvernement d’al-Sarraj ont perturbé les plans émiratis envisagés dans la région.

Abu Dhabi essaye désormais, en soutenant Haftar et en impliquant la Tunisie dans la crise libyenne, de camoufler son échec et utilise la carte des aides humanitaires comme c’était le cas en Syrie.

Selon le journal Al-Quds al-Arabi, un soutien émirati a été proposé à la Tunisie dans la lutte contre la Covid-19. C’est ce qui a été soulevé lors d’un entretien téléphonique entre Ben Zayed et le Président tunisien, Kaïs Saïed, le 14 avril dernier, et a provoqué des différends politiques en Tunisie.

Certains analystes ont expliqué que cette initiative d’Abu Dhabi vise à attirer la Tunisie et l’impliquer dans l’affaire libyenne, sous le couvert des aides.

L’entretien téléphonique entre les deux dirigeants est intervenu après les échecs successifs de Haftar en Libye et la perte du contrôle des régions situées aux frontières avec la Tunisie.

Abu Dhabi tient à fournir davantage d’appui à Haftar dans l’Est de la Libye et à accorder la responsabilité de le soutenir, dans l’Ouest, à la Tunisie.

En conclusion, de grands efforts sont déployés par les ÉAU pour orienter la politique tunisienne intérieure et étrangère conformément à l’Ordre régional perçu par Abu Dhabi, dont la condition de base est d’éliminer les mouvements islamistes et de limiter la présence de certains pays acteurs dans la région, comme la Turquie.

Les attaques menées par les ÉAU contre les pays de l’Afrique du Nord sont destinées à renforcer le plan émirati, qui vise, entre autres, à entraver le processus démocratique et à s’attaquer à Ghannouchi. Ces pratiques sont également adoptées par certaines parties politiques s’opposant à l’instauration d’une démocratie dans la région.

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