Analyse, Afrique

La polémique sur le lieu de la tenue de la séance du Parlement libyen cacherait-elle un autre conflit? (Analyse)

- Abdelhamid Dbaibah, a jeté la balle dans le camp de la Chambre des députés, après lui avoir remis la liste de son gouvernement, pour enclencher ainsi un autre débat sur le lieu de la tenue de la séance du Parlement, scindé entre Tripoli et Tobrouk

Fatma Bendhaou   | 02.03.2021
La polémique sur le lieu de la tenue de la séance du Parlement libyen cacherait-elle un autre conflit? (Analyse)

Istanbul

AA / Istanbul

La Chambre des députés libyenne est appelée à approuver le gouvernement d'Union nationale, dans un délai de 21 jours depuis la date de réception de la formation ministérielle.
Les députés réunis à Tripoli ont appelé à la tenue d'une séance à Ghadamès, tandis que Aguila Salah avait appelé les parlementaires à se réunir, soit à Syrte soit à Tobrouk.
Les députés de Tripoli s'emploient à choisir une nouvelle direction du Parlement à Ghadamès et Aguila s'attache à la présidence de la Chambre des députés de Tobrouk, en faisant miroiter la carte de la scission.
La commission militaire s’est rétractée de sa décision au sujet de son incapacité à sécuriser Syrte et avance que la ville est « sûre » pour accueillir la séance de la Chambre des députés, tout en justifiant ses positions contradictoires par sa volonté « d’éloigner le spectre de la guerre »
Le Chef du gouvernement libyen désigné, Abdelhamid Dbaibah, a jeté la balle dans le camp de la Chambre des députés, après lui avoir remis la liste de son gouvernement, dans les délais impartis, pour enclencher ainsi un autre débat sur le lieu de la tenue de la séance du parlement, scindé entre Tripoli et Tobrouk, afin d’accorder la confiance au gouvernement.
Les députés n'ont pas encore tranché la question du lieu de la tenue de leur prochaine réunion. Les avis divergent autour des villes de Ghadamès (600 Km au sud-ouest de Tripoli), de Sabratha (70 Km à l'ouest de la capitale), de Syrte (450 Km à l'est de Tripoli) ou de Tobrouk (1265 Km à l'est de la capitale).
Ce débat engagé sur le lieu de la tenue de la séance du Parlement ne concerne pas essentiellement la question de l'octroi ou non de la confiance au gouvernement d'Union nationale, autant qu'il est lié à un autre enjeu, non moins important et décisif.


Dis-moi où se tiendra la réunion, je te dirais si Aguila sera déchu ou pas
En effet, la tenue d’une séance du Parlement, avec ses deux parties, celles de Tripoli et de Tobrouk, signifie la fin de la scission et cela est tributaire de l’élection d’une nouvelle direction de la Chambre des députés.
Les députés qui réclament la tenue d'une réunion à Ghadamès s’emploient, dans leur majorité, à élire une nouvelle direction du Parlement pour succéder à Aguila Salah, président de la Chambre des députés de Tobrouk, qu'ils accusent d'être à l'origine de la scission et du départ de la majorité des parlementaires vers Tripoli.
Cela s’est, notamment, illustré lors de la réunion de Sabratha, à laquelle étaient présents 97 parlementaires sur un total de 174, encore en vie ou en poste. Cependant, la réunion a échoué à amender la Charte interne ou à élire un nouveau président du Parlement, en raison des divergences quant à l'ordre du jour. Certains privilégiaient d'accorder la priorité à l'octroi de la confiance au gouvernement alors que d'autres préféraient évincer Aguila Salah.
Parallèlement, Aguila Salah tenait une seconde réunion à Tobrouk, en présence de seulement 20 députés, dans le but d’avorter toute tentative de le renverser.
Il a été convenu, après une prise de contact avec la Commission militaire mixte « 5+5 », d’organiser une autre réunion à Syrte, soumise au contrôle des milices du général putschiste à la retraite Khalifa Haftar et aux mercenaires de la compagnie russe Wagner, A défaut, la réunion se tiendra dans la ville de Sabratha.
Néanmoins, la réponse de la Commission militaire « 5+5 » était décevante, dès lors que ses membres ont reconnu être incapables de sécuriser une séance de la Chambre des députés.
Cependant, la deuxième réunion des députés a eu lieu à Tripoli et non pas à Sabratha, comme cela avait été convenu auparavant, sans fournir de raisons claires et valables.
Environ 140 députés étaient présents à Tripoli mais, seulement 40 parmi eux ont pris part à la réunion, ce qui reflète l'ampleur des différends entre les députés et la volonté d'influer sur la formation du gouvernement de Dbaibah, qui a dit avoir reçu quelque 3000 CV.
La réunion de Tripoli a suggéré la tenue de la prochaine réunion de la Chambre des députés à Ghadamès, et non pas à Syrte ou à Sabratha.
C'est à ce moment que Dbaibah est intervenu pour dire qu'il envisage de recourir au Forum de Dialogue politique pour adopter son gouvernement, au cas où la Chambre des députés échouerait à l'approuver, en particulier, au vu de ce qui circule dans les coulisses au sujet de pressions exercées par certains députés sur le Chef du gouvernement désigné pour nommer certaines personnalités dans son cabinet.
Néanmoins, Dbaibah a fait part, en conférence de presse, jeudi dernier, de sa confiance que les députés approuveront sa liste, remise plus tôt dans la journée, à la présidence du Parlement.
En effet, 84 députés ont signé une déclaration dans laquelle ils affirment leur soutien à Dbaibah sans conditions préalables.
A ce chiffre, il ne manquerait que 3 députés pour atteindre le quorum et tenir une séance valide, qui nécessitera l'approbation de 44 députés (50+1 des présents) pour approuver le gouvernement.
Ainsi, le problème du gouvernement de Dbaibah ne consiste pas en le nombre de députés qui le soutiennent mais réside plutôt dans le lieu de la tenue de la séance avec le quorum requis.


Pressions sur Aguila Salah
Bien que Aguila Salah ne s'oppose pas, du moins publiquement, à l'octroi de la confiance au gouvernement de Dbaibah, il n'en demeure pas moins qu'il s'acharne à se maintenir à la tête du Parlement, tout particulièrement après avoir perdu la Présidence du Conseil présidentiel.
Nombre de députés réclament que la présidence du Parlement doit échoir à un député du Sud, du moment que le président du Conseil présidentiel est originaire de l'Est et que le Chef du gouvernement est de l'Ouest. Cette approche converge avec l'initiative de Aguila Salah qui appelle à répartir les postes sur la base des trois régions.
Toutefois, Aguila Salah a refusé l'idée de céder la présidence du Parlement, bien qu'il ne bénéficie que de l’appui d’un nombre réduit de députés, justifiant cela par le fait que sa démission « impacterait sur l'unité de la Libye ».
Ces atermoiements, tergiversations et manœuvres ont poussé l'ambassadeur américain en Libye, Richard Norland, à rencontrer Aguila Salah, sur qui il a exercé des pressions pour l’amener à faciliter la réunion de la Chambre des députés et à approuver le gouvernement d'Union nationale. Ainsi, le retard accusé par cette mesure n’influera pas sur la date des élections présidentielle et parlementaires, décidées pour le 24 décembre prochain.
Conformément aux conclusions du Forum de Dialogue politique, la Chambre des députés est contrainte d'approuver le gouvernement d'Union nationale, dans un délai de 21 jours, depuis la réception de la liste des ministres.
Le 25 février écoulé, Dbaibah a annoncé avoir remis la formation de son cabinet à la Chambre des députés, dans les délais impartis, (21 jours depuis le choix par le Forum de Dialogue du chef du gouvernement). Sur la base de cela, le dernier délai accordé au Parlement pour approuver ce gouvernement est fixé au 17 mars courant.


Les manœuvres de Aguila Salah
Afin de barrer la route aux tentatives de tenir une séance du Parlement à Ghadamès, avec un nombre de députés supérieur à 120, tel que convenu lors de la réunion de Tripoli, Aguila Salah a appelé, officiellement, à organiser une réunion à Syrte, en date du 8 mars courant. A défaut, a-t-il soutenu, cette réunion se tiendra à Tobrouk à la même date.
Toutefois, le général Ahmed Abou Chehma, président de la Commission militaire mixte « 5+5 », a affirmé, dans une déclaration portant son sceau et signée, en date du 27 février, « qu'ils ne peuvent pas sécuriser une séance du Parlement à Syrte, en raison de la présence en continu des mercenaires de Wagner à l'intérieur de la ville et qu'ils ne disposent pas d'une force sécuritaire à Syrte pour défendre et protéger les parlementaires contre toute agression ».
« Nous tenons à vous informer que l'étranger (les mercenaires de Wagner et les Janjawid soudanais) est toujours présent et nous ne disposons pas de mandat légal pour exécuter de tels actes de sécurisation de la séance du Parlement et nous n'avons pas de forces et d'unités au sol », poursuit le communiqué.
Cependant, le lendemain, un deuxième communiqué a été diffusé par la Commission mixte militaire ‘5+5’ avec un autre cachet mais qui n'est pas signé.
Il ressort de ce communiqué, d’une teneur diamétralement opposée à son prédécesseur de la veille, que « l'ensemble des membres de la Commission militaire ‘5+5’ affirme que le lieu de la réunion à Syrte est sûr pour la tenue de la séance d'investiture du gouvernement d'Union nationale ».
Le second communiqué a justifié cette décision antinomique à la déclaration du président de la Commission militaire en invoquant « les circonstances particulièrement difficiles que traverse le pays et pour éloigner le spectre de la guerre et préserver son intégrité territoriale ainsi que ses institutions ».
Le communiqué en question n'a pas, en revanche, réagi aux réserves formulées par le président de la Commission, Abou Chehma, s’agissant, entre autres, de la poursuite de la présence des mercenaires dans la ville, de l'absence de forces sécuritaires relevant de la Commission militaire dépourvue également de tout mandat officiel.
De plus, l'aéroport d’al-Qardhabiya est complètement soumis au contrôle des mercenaires de Wagner et les députés ne peuvent s’y rendre, à l'instar des officiers de la région ouest de la Commission militaire « 5+5 », et seront contraints d’atterrir à l'aéroport pétrolier d’al-Cedra, pour atteindre la ville de Syrte, distante de 150 kilomètres, par voie terrestre.
Cela signifie une seule chose, c'est que la réunion de la Chambre des députés qui se tiendra à Syrte sera sécurisée par les milices de Haftar et les mercenaires de Wagner et la décision est exclusivement politique, en l'absence de réelles garanties quant à l'indépendance et la sécurité des députés.
Ainsi, le gouvernement d'Union nationale sera probablement investi, mais il est exclu d’élire un nouveau président du Parlement, en pareilles circonstances.
Selon le plan mis en place par Aguila Salah, les députés ont le choix de se réunir, soit à Syrte soit à Tobrouk, cette dernière option étant rejetée par la majorité des parlementaires, Syrte sera un moindre mal. Mais, dans les deux cas de figure, Aguila aurait déjoué les plans de ses adversaires qui tentaient de le renverser.
En effet, la dernière réunion des députés, tenue à Tripoli, a mis l'accent sur l'importance que revêt une séance parlementaire organisée à Ghadamès en présence de plus de 120 parlementaires, bien que la présence de 87 parmi eux serait suffisante pour atteindre le quorum légal, selon le député Aboubakr Ba’ira.
Cependant, l'objectif de la présence de 120 députés (majorité qualifiée des 2/3) vise essentiellement à atteindre le quorum nécessaire pour évincer Aguila Salah.
Ainsi, les députés sont face à un dilemme : ou aller à Syrte et octroyer la confiance au gouvernement et implicitement à Aguila Salah, ou se réunir à Ghadamès et cela pourrait ouvrir la voie à davantage de scission, voire à des problématiques juridiques qui seront soulevées par les sympathisants de Aguila Salah, ce qui entraverait l’investiture du gouvernement de Dbaibah.
En effet, l'attachement de Aguila Salah au poste de président de la Chambre des députés est de nature à créer la scission, non seulement au niveau du Parlement mais dans le pays tout entier, d'autant plus que le concerné a lié cela à l'unité du pays, faisant miroiter une sorte de menace à peine voilée de diviser la Libye, au cas où il serait privé de préserver son poste.
Toutefois, de nombreux députés, particulièrement ceux issus de l'ouest libyen, rejettent catégoriquement le maintien de Aguila Salah à la tête de la Chambre des députés, du moment qu'ils le considèrent comme étant un des symboles de cette crise et que son maintien serait synonyme de reproduire les erreurs commises, depuis 2016, lorsqu'il avait tenté par tous les moyens et subterfuges d’entraver l'approbation du gouvernement « d'Entente nationale ».
Même si l'élection d'un nouveau président du Parlement, lors de la réunion du Syrte, sera retardée, compte tenu de la nécessité d'investir le gouvernement dans les délais impartis, il n'est pas exclu que les députés tentent, lors de prochains rounds de se libérer et de sortir de l'ombre de Aguila Salah.
En conclusion, l’irrésolution de la crise de scission au niveau de la Chambre des députés impactera, inéluctablement, le processus politique dans son intégralité, même si la décision sera dévolue au Forum politique pour approuver le gouvernement, tel que prévu auparavant.
De plus, nombre de dossiers, notamment ceux liés aux élections, auront besoin, pour aboutir à bon port, d'un fonctionnement ordinaire et de l'approbation de la structure législative.

*Traduit de l'arabe par Hatem Kattou

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